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Familles, je vous hais !

 

Cette formule de GIDE pourrait servir de devise au gouvernement socialiste-pastèque. Certes, la phrase provocatrice des Nourritures Terrestres recèle une origine très différente de celles du programme socialiste. Gide voulait arracher son individualisme narcissique et hédoniste au carcan rigoriste de sa famille protestante. Il en a résulté un curieux mélange d’égotisme obsessionnel, d’orientation sexuelle déviante et de progressisme donneur de leçons, qui font de lui, notamment après son retour déçu d’URSS, un grand bourgeois libéral de gauche. Toute ressemblance avec des personnalités de la gauche actuelle est évidemment à exclure…

 

Reste quand même l’idée d’arracher l’enfant au déterminisme familial. C’est exactement celle qu’ont exprimée Mme Taubira et M. Peillon. On voit tout-de-suite dans la force du mot l’idée qui domine. Cette idée a la puissance du négatif : c’est avant tout un rejet. Dans la brutalité du mouvement, on sent ce que celui-ci a de réflexe, de peu réfléchi, de motivé avant tout par une hostilité affective à l’encontre de la famille ou plus exactement de l’idéologie détestée perçue à travers ce mot. Bien sûr, il y a les heures sombres de Vichy et de sa devise : Travail. Famille. Patrie. Sur celle-ci plane l’ombre d’un conservatisme national-catholique : le mal incarné. Soyons sérieux, jamais un gouvernement n’a davantage malmené ces trois valeurs que celui de Pétain. Une patrie occupée et soumise, un travail obligatoire en Allemagne, et une famille cassée par le maintien en captivité de plus d’un million de prisonniers de guerre rendent le slogan tragiquement grotesque, mais n’entament en rien, bien au contraire, la valeur de chacun des termes qui y figurent. Il faut lire « Les Années Erotiques » de Buisson pour se persuader de deux choses : d’abord de l’impuissance du régime et ensuite du fait que la volonté familialiste et nataliste proclamée par l’Etat Français non seulement n’a pas été remise en cause à la Libération, mais a trouvé enfin le contexte politique et moral nécessaire à sa mise en oeuvre. Le nom d’Alfred Sauvy résume à lui seul ce paradoxe. La politique de soutien à la famille est en fait la seule qui tienne à distance les deux risques qui menacent notre civilisation : l’individualime effréné et l’Etat tout-puissant. En détruisant la famille, la gauche renforce ces deux risques et de manière hypocrite ou inconsciente augmente l’inégalité qu’elle prétend combattre.

 

En effet, la famille est une sphère de solidarité pour ses membres. Elle est à la fois un espace de contraintes pour eux et en même temps un espace d’autonomie au sein duquel des décisions peuvent être prises  et assumées par eux sans qu’une puissance tutélaire ne s’en mêle. Plus on accroît la fragilité et la précarité de la structure familiale, plus on facilite l’émancipation égoïste de ceux qui en ont les moyens et plus on renforce la dépendance de ceux qui en sont démunis. C’est ici que se situe l’improbable jonction des électorats socialistes, des bobos lecteurs de Libé et du Nouvel Obs et de tous les clients de la sphère publique, des libertaires et des assistés. L’ouvrier qualifié vivant, comme ses parents, en famille et qui vient de perdre ses heures supplémentaires défiscalisées, quand il n’est pas menacé de chômage vote à droite, souvent très à droite.

 

La gauche attaque la famille par les deux bouts. D’abord, à la suite de la prétendue droite qui l’a précédée, elle fait exploser le modèle familial fondé sur le couple Père-Mère, enfants. Depuis des années, on multiplie les mesures qui, soit proposent des alternatives à ce modèle, soit en suppriment les avantages, fiscaux notamment, quand elles ne permettent pas, grâce à une fraude facile, de bénéficier d’avantages plus grands encore, par exemple par le biais de l’aide au parent isolé. Pacs, mariage homo sous leur apparente contradiction poursuivent le même but : dynamiter la famille ! Ensuite, la situation catastrophique des finances publiques va permettre de justifier la remise en cause de la politique familiale et de son financement. Le principe en était l’autonomie. La politique familiale ne se confondait pas avec une politique sociale de redistribution des revenus. Il était établi que, riche ou pas, une famille ne devait pas être pénalisée par rapport à une autre de même niveau de revenus par son nombre d’enfants. Fiscalisation des allocations, limitation de celles-ci en fonction du revenu,  modulation du quotient familial, suppression du complément de libre choix de mode de garde à la Prestation d’Accueil au Jeune Enfant : la dilution de la politique familiale est en bonne voie.

 

Le résultat de ce couple explosion-dilution sera de multiplier, riches ou pas, les garçons-ados à vie, libérés des charges paternelles d’un côté et les situations monoparentales de l’autre, essentiellement maternelles, brillante conquête du féminisme qui conduit les femmes qui travaillent à prendre entièrement en charge les enfants. Au-delà des discours lénifiants sur les nouveaux « modèles familiaux » et des promesses d’aides que l’Etat-Providence est toujours ravi d’accorder pour accroître la dépendance de ses sujets, cette évolution offre une réalité plus sombre, faite de précarité avec 45% des mères célibataires qui sont à découvert en fin de mois, et de moindres chances de réussite scolaire, pour les enfants, surtout pour les garçons, comme l’a montré l’étude menée par Marianne Bertrand et Jessica Pan, par exemple. Tout cela est connu depuis longtemps. La pertinence économique, sociale, nationale de la politique familiale a été démontrée par Michel Godet et Evelyne Sullerot dans leur excellent rapport : « La  famille : une affaire publique. » Dans ce titre figure la clef paradoxale d’une politique intelligente. Plus l’Etat renforce la famille, plus il permet à la sphère privée de contribuer à l’intérêt collectif. Plus il l’affaiblit, plus alors il accroît ses propres charges et les difficultés de la société.

 

Christian Vanneste, le 21 mars 2013