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Décision de la Cour suprême des Etats-Unis sur le mariage homosexuel

A quoi ressemble le mariage aujourd'hui

En 1997, deux spécialistes conservateurs bien connus, David Frum et Andrew Sullivan, ont participé à un débat organisé par le magazine internet Slate, concernant le mariage entre personnes de même sexe.
          D. Frum a défendu ce qui était alors l'opinion commune (et celle du pays) sur cette question. La nouvelle définition du mariage, destinée à y inclure les couples de même sexe, aurait pour effet de rompre clairement le rapport de cette institution aux deux aspects de la réalité auxquels elle est étroitement associée, la différence sexuelle et la procréation, dont la prise en considération avait fait évoluer cette institution. On remplacerait ainsi la conception traditionnelle du mariage par une nouvelle conception, plus large et plus centrée sur les adultes, risquant de moins attacher les parents aux enfants, et les maris aux épouses.
          "Les partisans du mariage entre personnes de même sexe ne peuvent obtenir ce qu'ils veulent qu'en affaiblissant encore plus l'attachement des Américains à la famille traditionnelle qu'il ne l'est déjà", et en accélérant le "processus de désintégration sociale" qui a commencé dans les années 1960 et 1970", écrivait D. Frum. 
          A Sullivan a répliqué que le "processus" redouté par D. Frum était simplement un fait accompli. Les hétérosexuels avaient déjà dissocié le mariage de la procréation et la stabilité : il n'y avait donc pas plus de raisons de refuser des certificats de mariage aux couples de même sexe qu'aux couples stériles et âgés. Loin d'être un changement radical, le mariage homosexuel serait plutôt un facteur de stabilité, et "enverrait un message de responsabilité et de solidarité mutuelle" aux homosexuels comme aux hétérosexuels.
          Moins d'une génération après, c'est la position de A. Sullivan qui l'a presque totalement emporté. Si les arguments des conservateurs ont toujours des défenseurs sérieux, cette position est aujourd'hui dépassée. Elle provoque le rire dans les salles d'audience, est rejetée par les intellectuels et ridiculisée dans les médias, et vient d'être brusquement abandonnée par les hommes politiques. Elle l'a même été par D. Frum, qui exhorte aujourd'hui avec énergie les républicains à adopter la nouvelle définition du mariage, contre laquelle il avait mis en garde.        
          Et pourtant, malgré un débat qui a réussi à convaincre si peu de personnes, le point de vue des conservateurs a eu un terrible pouvoir prophétique. Tandis que la cause du mariage homosexuel poursuivait son avancée, le lien social entre le mariage et la maternité s'est affaibli plus rapidement qu'auparavant. Le changement d'opinion du public sur cette question s'est accéléré, comme le déclin du mariage en général.
          Depuis l'époque où D. Frum mettait en garde, parce que la cause du mariage homosexuel ne pouvait progresser qu'aux dépens du mariage traditionnel, la diminution du taux de mariages s'est accélérée, celui des naissances hors mariage a augmenté plus rapidement, et l'union libre s'est nettement substituée au mariage. A la base de ces tendances, il y a un changement constant dans les valeurs : les Américains n'accordent plus la même importance au mariage et au fait d'avoir des enfants (ce que révèle aussi le conflit des générations sur la question du mariage homosexuel, comme sur celle des parents isolés) qu'ils ne le faisaient dans un passé très récent.
          Il va de soi que de simples corrélations ne suffisent pas à établir une relation de cause à effet. Il est évident que l'économie a un rôle essentiel dans ce recul du mariage : il y a le choc de la récession, la stagnation des salaires, et les mauvaises perspectives d'avenir pour les ouvriers. Le plus important sur le plan culturel. C'est l'émergence de ce que the National Marriage Project* qualifie de conception "pierre de faîte" du mariage : on ne considère plus cette institution comme un stade marquant le passage à l'âge adulte, mais comme une fête célébrant le fait d'être devenu majeur. Et cette évolution semble se passer beaucoup mieux dans notre bourgeoisie disciplinée que dans la société dans son ensemble.
          Mais il y a aussi une certaine naïveté dans l'idée que les avancées du mariage homosexuel n'ont absolument aucun rapport avec une quelconque tendance conjugale. Pendant dix ans, le seul débat public important en Amérique sur le mariage et la famille n'a représenté qu'un seul camp : les juges et les journalistes, les célébrités, et maintenant, pour finir, les hommes politiques. Ceux-ci ont insisté sur le fait que la cause du mariage moderne n'avait rien à voir avec la manière dont les êtres humains se reproduisent, que la conception du mariage, institution destinée à la procréation, était totalement fondée sur des préjugés, et que ce changement par rapport à l'idéal conjugal homme-femme était comparable à la fin de la ségrégation.
          Ce dernier argument semble être en train de l'emporter. Il a probablement changé la manière dont les Américains considèrent les relations homosexuelles, tout en laissant intactes toutes les autres idées sur l'institution du mariage.
          On peut affirmer que cette naïveté est voulue, parce qu'elle est sélective. Il y a de nombreux arguments intéressants (exprimés souvent par des écrivains homosexuels) sur la manière dont la marche vers le mariage homosexuel pourrait avoir une influence sur les principes des hétérosexuels - des réflexions récentes d'Alex Ross dans the New Yorker (la soudaine "atmosphère homosexuelle" dans la culture pop hétérosexuelle) à la célèbre argumentation de Dan Savage (les hétérosexuels feraient peut-être bien d'imiter les principes "monogames" de certains couples d'hommes). Et l'on écarte toujours l'argument que cette influence pourrait ne pas être toujours positive, car étant inspirée par l'intolérance et la déraison.
          Une défense plus honnête et moins triomphaliste du mariage homosexuel accepterait de reconnaître que cette redéfinition du mariage pourrait avoir un certain coût sur le plan social. Elle affirmerait simplement que ce coût est trop imprécis et difficile à évaluer pour prévaloir sur les avantages immédiats de la reconnaissance de l'amour et des obligations des couples homosexuels. 
          Une telle honnêteté permettrait aux libéraux de faire preuve de plus de générosité dans ce qui ressemble de plus en plus à une victoire, et d'être moins enclins à harceler et à s'acharner sur les institutions religieuses qui veulent continuer à honorer et défendre l'ancien idéal conjugal.
          Mais, que l'on pense être dans le camp de Dieu ou dans celui de l'histoire, la générosité a été rarement un trait distinctif de la guerre des cultures en Amérique.     

Intern. Herald Tribune, Ross Douthat, 1er avril 2013        ( Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. )
(*) Projet national pour le mariage

Le changement de signification du mariage

New York - Les conservateurs américains du XXIe siècle sont rarement déconcertés par l'enthousiasme des adeptes de "l'amour libre" du XIXe siècle.
          Pourtant, lorsque la Cour suprême des Etats-Unis a auditionné les débats sur le mariage entre personnes de même sexe, les adversaires conservateurs de ces mariages ont déploré que cette tendance gagne du terrain, alors que les anciens adeptes de l'amour libre, et aussi certains radicaux de leurs contemporains, l'annonçaient depuis plus de 150 ans. 
          Parmi les arguments exposés devant la Cour par les conservateurs, il y avait celui exprimé par le juriste Charles J. Cooper : la redéfinition du mariage allait "réorienter" l'institution, "en l'éloignant de l'éducation des enfants, pour satisfaire les besoins affectifs et les désirs des adultes.
          Le spectre de mariages basés sur l'épanouissement personnel plutôt que sur les obligations et les besoins de deux personnes (et pas plus) avait déjà été ressenti comme une menace par de nombreux radicaux au XIXe siècle (on a parlé d'un "égoïsme à deux").
          En 1854, les défenseurs de l'amour libre, Thomas Low Nichols et Mary Gove Nichols, écrivaient : "Avant de se fondre dans l'égoïsme de la monogamie, un jeune homme aime et adore. Il est prêt à protéger et à défendre, non pas une femme, mais toutes les femmes. C'est là le véritable esprit de la chevalerie et de la gloire, mais il dure rarement longtemps après le mariage".
          Marx Edgeworth Lazarus, autre adepte de l'amour libre de cette époque, protestait contre le "mariage et le foyer, qui vous tiennent à l'écart des autres". Non seulement le mariage était "le tombeau de la spontanéité", mais il sapait le "dévouement à l'égard des autres", parce que centrant excessivement les couples sur eux-mêmes.   
          Andrew Jackson Davis, hypnotiseur célèbre et auteur de spiritualité de cette époque, déplorait lui aussi que "notre pays devienne chaque jour plus conjugal".
          Les anciens et les nouveaux adversaires de la conjugalité sont arrivés à leurs conclusions par des chemins assez différents. Les radicaux du XIXe siècle s'inquiétaient de mariages qui agissaient comme des tourbillons, éloignant les gens de leurs enfants nés ou à venir, et faisant obstacle à la stabilité des familles et à la nécessité de subvenir à leurs besoins.
          Mais les détracteurs anciens et nouveaux partagent le même mélange de convictions : le mariage, souvent considéré comme l'institution la plus collective, peut porter atteinte à la communauté si les couples se replient sur eux-mêmes. On peut être autant égoïste à deux qu'une seule personne. Et il y a quelque chose d'anormal dans un couple qui se consacre exclusivement l'un à l'autre, pour le seul plaisir de jouir de cet attachement.
          Bref, ils partagent la conviction que le mariage doit être utile aux autres, qu'il doit exister pour quelque chose, et non être un but en lui-même.
          Les positions de nombreux adversaires du mariage entre personnes de même sexe sont simplement la conséquence de leur opposition à l'homosexualité. Mais d'autres opposants affirment que leur objectif n'est pas de sanctionner un groupe, mais de mener une bataille plus générale : ils veulent défendre l'idée du mariage considéré comme un moyen, et non comme une fin.
          Dans un Amicus brief déposé auprès de la Cour suprême dans l'une des deux affaires de mariage entre personnes de même sexe, the National Association of Evangelicals* et d'autres groupes religieux ont expliqué que leur principale crainte était que cette nouvelle définition du mariage soit plutôt destinée à "satisfaire les besoins des choix de relations des adultes", qu'à répondre à l'aspiration "que chaque enfant puisse être reconnu, aimé et choyé par le père et la mère qui l'ont mis au monde".
          Les défenseurs du mariage entre personnes de même sexe ont affirmé devant la Cour qu'il était injuste et anticonstitutionnel d'empêcher les couples homosexuels de se marier pour cette raison-là, alors que de nombreux couples hétérosexuels ne se marient que pour satisfaire leurs propres besoins. "Refuser à des personnes gays ou lesbiennes le droit de se marier ne renforce pas la probabilité que des couples de sexes opposés et en âge de procréer décident de se marier", disaient-ils dans leur recours. "La Constitution protège le droit de toutes les personnes hétérosexuelles - y compris les personnes stériles, âgées et incarcérées - à se marier, quels que soient leur désir ou leur aptitude à procréer".
          Les adversaires du mariage entre personnes de même sexe reconnaissent que la définition du mariage est déjà en train d'évoluer dans le sens de la "conjugalité", indépendamment de la question homosexuelle. "Il est certain que, ces dernières années, est apparue une nouvelle conception du mariage, qui ne met plus l'accent sur la procréation envisagée de manière responsable et sur les intérêts des enfants, mais plutôt sur l'épanouissement personnel et le désir des adultes", constataient dans leur recours les adversaires du mariage entre personnes de même sexe. Après tout, il y a aujourd'hui en Amérique un nombre sans précédent d'enfants de mères célibataires, le taux des divorces reste élevé, et de nombreux couples hétérosexuels décident de ne pas avoir d'enfants.
            Compte tenu de tout cela, il est difficile de reprocher aux homosexuels de vouloir à nouveau attirer l'attention sur le mariage. Une position peut-être plus mesurée, autorisant le mariage entre personnes de même sexe, inscrirait dans la loi une évolution que nous connaissons depuis longtemps, mais qui perdure aujourd'hui de manière sous-jacente. 
          "En redéfinissant le mariage, le droit affirmerait que le mariage est une institution qui concerne essentiellement une union affective, et non une union charnelle ou des enfants", écrivaient en 2010 les spécialistes Robert P. George, Sherif Girgis et Ryan T. Anderson dans un article universitaire cité dans l'une des deux affaires. Et ils ajoutaient : "En l'absence d'un sentiment fort, les individus prendraient de moins en moins en considération les raisons essentielles qu'ils ont de se marier ou de rester avec un conjoint".
           Ou peut-être ce monde est-il déjà le nôtre. C'est ce que nous rappelle la littérature, depuis que Roméo a ignoré ce que tout le monde savait, et qu'il a décidé de miser sur un amour qui, il l'a reconnu, était "la folie la plus sage, le fiel qui nous étouffe, la douceur qui nous sauve".  
             
Intern. Herald Tribune, Anand Giridharadas, 6 avril 2013        (anand.ly - twitter/com/anandwrites)
(*) Association nationale des évangéliques