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Derrière l'actualité des réformes de société, quels enjeux pour la famille ? Par François-Xavier Bellamy

 François-Xavier Bellamy a mis sous forme écrite la conférence qu’il avait donnée à l’issue de notre dernière assemblée générale.

Vous pouvez le retrouver lors des cafés-philo qu’il anime http://www.philia-asso.fr/

 

 

 

Derrière l’actualité des réformes de société,

Quels enjeux pour la famille ?

 

François-Xavier Bellamy

 

 

 

(transcription revue et corrigée d’une conférence)

 

 

INTRODUCTION - Les défis contemporains : comprendre pour agir.. 3

Politique et culture : surface et profondeur.. 3

Le vrai pouvoir est culturel. 3

Les catholiques et la politique. 4

Trouver notre place dans le dialogue contemporain

 

.. 4

PREMIER MOMENT - De quoi le genre est-il le nom ?.. 6

Définition du concept. 6

La revendication de l’égalité absolue. 6

L’héritage du marxisme. 6

Le féminisme réformiste, fondé sur la valeur des différences. 7

Le genre : supprimer la signification sociale de nos différences. 7

Le concept de genre, une théorie du soupçon. 9

La revendication de la liberté absolue. 9

L’inspiration de l’existentialisme français. 9

La liberté d’indifférence. 9

Deux revendications qui traversent l’actualité. 12

Les revendications de la société post-moderne

 

. 12

SECOND MOMENT : Trois réconciliations à vivre

 

.. 13

Se réconcilier avec la nature

 

.. 13

Les promesses de la société du désir, mises en échec par les crises. 13

Le désir de l’individu, moteur de la société de consommation. 13

Fin de l’histoire et mondialisation. 13

S’affranchir des contraintes de la cité. 14

S’affranchir des résistances de la nature. 14

La crise comme rappel à l’ordre. 14

La révolution écologique. 14

Une prise de conscience. 15

Transformation de notre rapport à la politique. 15

Une conversion à accomplir.. 15

Le combat n’est pas fini15

La révolte contre les corps. 16

PMA et GPA.. 17

La fin de vie. 18

Progresser vers une réconciliation cohérente avec la nature. 18

Le dualisme contemporain. 18

Qui est mon corps ?

 

. 18

Se réconcilier avec la culture

 

.. 20

La culture, source d’aliénation ?.. 20

Le refus de la transmission. 20

Déconstruire les stéréotypes. 20

Rééduquer au lieu d’éduquer21

La culture, lieu de naissance de la liberté. 22

La langue, forme primordiale de la culture. 23

Le mystère de la médiation. 23

La modernité et le rêve de l’autosuffisance. 23

Immédiateté ou dépendance. 24

La culture et la différence des sexes. 25

Langue et singularité. 25

Déconstruire le langage

 

. 26

Se réconcilier avec la différence

 

.. 27

La différence entre l’homme et l’animal – après le genre, l’antispécisme. 27

La différence entre l’adulte et l’enfant. 29

La différence entre l’homme et la femme. 29

La victoire de l’uniformité ?

 

. 30

 

 

 

INTRODUCTION - Les défis contemporains : comprendre pour agir

 

 

 

Politique et culture : surface et profondeur

 

 

 

Je vous remercie pour cette invitation. Nous sommes réunis ce soir pour aborder les idées qui sont la source d'inspiration des dernières réformes de société. Je voulais commencer par un exemple qui parlera à tous ceux qui font de la voile. Vous savez sans doute que quand on est dans un bateau, il y a différents types de perturbations qui viennent agiter le navire. Il y a les petites risées, les vagues plus ou moins grandes, et aussi les grands courants profonds.

 

 

 

Les petites risées qui animent la surface de la mer sont ce qu'il y a de plus visible, mais elles n'ont aucune influence sur le bateau. Plus les vagues sont importantes, plus elles ont d'impact sur notre embarcation, moins elles sont visibles, car elles sont de plus en plus longue période. Les grands courants marins, pour finir, sont complètement invisibles à l'œil nu. Pour les connaître, une carte des courants est nécessaire. Pourtant ce sont eux qui agissent le plus sur notre cap. Le bateau avance, animé de forces qu'on ne discerne pas au premier regard. Si vous n'y prenez pas garde, vous risquez de mal vous orienter, car vous ne comprenez pas la véritable nature des forces qui agissent sur votre navire.

 

 

 

Notre société est comme cette embarcation, traversée par des forces qui l'animent et l'agitent. Il y a les petites risées, celles que l'on voit très bien, qui troublent la surface et font l'écume. C'est la vie médiatique, les événements politiques ordinaires : un remaniement, une élection... Bref, l'écume. Il y a les vagues de plus ou moins longue période : des événements, politiques ou sociaux, qui parfois ont des incidences importantes.

 

 

 

Mais les véritables mouvements de profondeur qui animent une société, ces grands courants marins pour notre embarcation, ce sont ces lames de fond culturelles ; il faut employer ici le terme de culture dans son sens le plus large – non pas seulement pour parler des beaux-arts et des musées, mais pour désigner tout ce qui touche à la façon dont nous considérons et regardons le monde collectivement. C'est peut-être à ce niveau-là qu'il faut porter notre interrogation aujourd'hui. Qu'est-ce qui se joue derrière cette succession d'événements que nous voyons défiler ? Qu'est-ce qui est profondément en jeu ?

 

 

 

Le vrai pouvoir est culturel

 

 

 

Le vrai pouvoir est donc culturel. C'est une grande chance que nous puissions en prendre conscience, car nous pourrions avoir la tentation de croire que tout se joue sur le terrain politique ; et je crois que c'est une immense illusion. En réalité, la politique n'a pas le pouvoir, elle ne l'a jamais eu, et elle ne l'aura jamais. Voltaire écrivait à d'Alembert que l’opinion gouverne le monde - et que les philosophes gouvernent l'opinion[1]. Vous allez dire que je prêche pour ma paroisse, ce qui n'est pas complètement faux ... Mais il y a tout de même quelque chose de vrai : celui qui réussit à influer en profondeur sur la culture de son époque, c'est-à-dire sur la façon dont ses contemporains regardent le monde, celui-la véritablement a le pouvoir.

 

 

 

Les politiques qui aujourd'hui prennent des décisions sont eux-mêmes parfaitement inconscients, pour la plupart d’entre eux, de l'enjeu de ce qu’ils font. Par exemple, les politiques qui l'année dernière ont voté pour la loi Taubira sont, pour une immense majorité d'entre eux, incapables de comprendre ce qui est en train de se passer. Au point que jamais, d'ailleurs ils n'auraient imaginé voter une loi de cette nature, jamais ils n'en auraient eu l'intention, il y a encore quinze ans. Il y a quinze ans, quand Élisabeth Guigou, au moment du débat sur le PACS, disait à l'Assemblée nationale qu'un enfant a besoin d'un père et d'une mère, ces mêmes parlementaires l’applaudissaient à tout rompre. Madame Guigou disait : « jamais nous ne ferons le mariage homosexuel ! » Et le compte-rendu des débats porte la mention : « applaudissements nourris sur les bancs de la gauche ». Quinze ans plus tard, ce sont les mêmes qui l'ont voté. Sans doute ont-ils oublié jusqu’au souvenir de leurs certitudes d’hier. Ils sont, d'une certaine façon, les jouets de ces mouvements qui les traversent et qui animent la société en profondeur.

 

 

 

C'est certainement de ces mouvements-là qu'il faut que nous nous fassions aujourd'hui les interprètes. Ce sont ces mouvements-là qu'il faut considérer de façon précise, car ils déterminent réellement les évolutions actuelles de notre société. Il nous faut les comprendre si nous voulons pouvoir agir à notre tour, et ne pas nous contenter simplement de réagir.

 

 

 

 

 

Ce serait donc une grande erreur de croire que le combat est d'abord politique. Le combat, si l’on peut parler ainsi, est d'abord culturel. Cette grande erreur nous guette,aussi étonnant que cela puisse être.

 

 

 

À la fois nous détestons la politique, nous la haïssons, et d'ailleurs nous la soupçonnons a priori, comme la plupart de nos contemporains, mais sans doute beaucoup plus qu'eux. Nous voyons dans la politique une espèce de scandale moral absolu, en tout cas dans la politique telle qu'elle se pratique aujourd'hui ; et parfois il suffit d'y toucher pour avoir l'air suspect, et il suffit d'avoir été élu pour avoir l'air coupable.

 

 

 

Nous avons ainsi à l'égard de la politique un regard extrêmement suspicieux - il faut bien dire que nos élus se sont malheureusement longuement acharnés à justifier ce soupçon ; et en même temps nous en attendons tout. Je le vois comme jeune élu. Vous l'avez dit, cela fait maintenant six ans que je suis élu

 

 

 

A la fois il m'arrive d'être l'objet d'inquiétudes morales singulières – ne va-t-il pas y perdre son âme ? Et en même temps, je suis très frappé de voir l'attente que cela suscite. Certains disent : bravo pour votre engagement politique, vous allez changer le monde. Mais pas du tout ! Pas par la politique d’abord, en tous les cas ! La politique ne change pas le monde. La politique n'a jamais changé le monde. La politique est nécessaire pour changer le monde, mais c'est toujours elle qui change en dernier. C'est quand tout a déjà basculé que la politique bascule aussi.

 

 

 

C'est ce que nous avons vécu l'année dernière, dans ce douloureux combat contre la loi Taubira - douloureux parce qu'il a été perdu, parce que nous nous sommes réveillés trop tard. Les jeux étaient déjà faits. Toute notre opposition n'a rien pu empêcher. On peut l'interpréter en disant que d'immenses forces se déploient. Cela est vrai... Mais je crois surtout que ces forces sont à la mesure de l'absence d'engagement culturel qui a pu être le nôtre, du fait que le terrain a été préparé par d'autres pendant très longtemps.

 

 

 

Trouver notre place dans le dialogue contemporain

 

 

 

C'est une grande chance que ces évolutions nous aient réveillés de notre sommeil, et nous aient appris à reconsidérer de façon plus lucide ce qui est en train de se jouer véritablement. Je voudrais développer mon propos en deux temps très simples. J'essaierai en premier lieu de comprendre quels sont ces grands mouvements qui traversent la société aujourd'hui et notamment quelles sont les grandes revendications qui la traversent, les concepts qui l'animent. Puis, dans un deuxième temps, nous verrons comment nous pouvons y répondre et quelles sont les façons dont nous pouvons trouver notre place dans le dialogue contemporain avec ceux qui nous entourent. Je voudrais partir d'une question particulièrement saillante aujourd'hui, la question du genre, pour essayer d'identifier ensemble les origines intellectuelles de ce mouvement qui travaille la culture contemporaine, et comprendre ce qui en fait la force aujourd'hui. Nous verrons dans un deuxième temps comment nous pouvons proposer une réponse, en élargissant notre propos bien au-delà de la simple question des études de genre.

 

 


PREMIER MOMENT - De quoi le genre est-il le nom ?

 

 

 

Définition du concept

 

 

 

Vous avez maintenant tous entendu parler du concept de genre, qui est apparu dans l'actualité à la faveur des débats sur le mariage pour tous, et qui se trouve aujourd'hui au centre même de la polémique à travers les questions éducatives. Ses promoteurs affirment que les relations entre les hommes et les femmes sont affectées par une construction culturelle qui s'appelle le genre - terme qui désigne cette répartition sexuée et construite des rôles sociaux.

 

 

 

Le concept de genre reconnaît qu'il y a une différence biologique entre l'homme et la femme, mais postule que cette différence biologique est en fait absolument nulle, qu'elle n'a aucun impact, aucune signification en elle-même, et que c'est la société dans son histoire qui construit, autour de cette différence biologique, une signification parfaitement artificielle dont le seul but est de conforter l'asservissement d'un sexe par un autre, l'aliénation des femmes par les hommes.

 

 

 

Il me semble que le concept de genre, qui est un outil d'interprétation, un moyen de décrire la vie sociale, la vie culturelle, la vie politique, d'interpréter tous les lieux de notre vie collective, est aussi un concept de revendication ; il est le vecteur de deux exigences, qui permettent de le rattacher à une double filiation intellectuelle.

 

 

 

La revendication de l’égalité absolue

 

 

 

Sa première revendication est celle d'une égalité absolue. S'il y a bien une idée qui traverse la société aujourd'hui, c'est cette idée d'égalité... Mais une égalité qui n'est pas n'importe quelle égalité : il s'agit d'une égalité totale, définitive, une égalité qui sera accomplie par l'uniformisation des conditions. La théorie du genre est en ceci l'héritière directe d'une autre théorie qui a traversé le siècle précédent : la théorie marxiste.

 

 

 

L’héritage du marxisme

 

 

 

Le marxisme nous disait que toute l'histoire de l'humanité depuis les origines était l'histoire de la lutte des classes : c'est là la première phrase du Manifeste du parti communiste. Il y a deux classes, ceux qui possèdent les moyens de production d’un côté, et ceux qui, ne les possédant pas, ne peuvent survivre qu'en vendant leur force de travail. Deux classes donc, les capitalistes et les prolétaires. Entre ces deux classes, il ne peut exister qu'une guerre, une guerre à mort, une guerre définitive, une guerre totale.

 

 

 

La lutte des classes a fait son temps, le mur de Berlin s'est écroulé ; mais elle a été renouvelée par un nouvel avatar, qui est désormais la lutte des sexes. Le concept de genre nous dit que toute l'histoire de l'humanité depuis les origines est l'histoire de la lutte des sexes, c'est dire l'histoire du conflit entre les hommes et les femmes, l'histoire de l'aliénation des femmes par les hommes.

 

 

 

Et pour arriver à une égalité entre les hommes et les femmes, il s'agit d'arriver à une société dans laquelle la différence entre les hommes et les femmes n'existe plus. Exactement comme le marxisme voulait arriver à une société d'égalité, non pas en faisant progresser les droits des ouvriers, mais en supprimant la différence des classes, c'est-à-dire en faisant en sorte qu'il n'y ait plus ni ouvrier, ni capitaliste, par la suppression de la distinction des classes et la propriété publique des moyens de production.

 

 

 

De ce point de vue, la question du féminisme aujourd'hui rejoint les débats qui ont agité le mouvement ouvrier aux XIXème et XXème siècles, de façon très étonnante d'ailleurs. Dans le mouvement ouvrier, il y a eu une scission et une tension très forte entre deux branches. Il y avait le mouvement social classique, celui des syndicats réformistes qui se battaient pour faire progresser petit à petit les droits des ouvriers - pour faire en sorte que le temps de travail soit réduit, que les patrons soient mieux encadrés, que le travailleur soit mieux protégé,...

 

 

 

Mais la théorie marxiste a inspiré une nouvelle forme de mouvement social, qui ne souhaitait pas améliorer la condition ouvrière, mais au contraire hâter l'avènement de la lutte finale, de la révolution : par elle serait supprimée la distinction entre capitalistes et prolétaires, afin que nous possédions tous en commun les moyens de production - c’était la promesse de la société communiste. Il n'y aura pas d'égalité, disaient les communistes, tant qu'il restera des patrons et des employés, car alors il y a forcément de l'aliénation et de l'injustice. Pour construire une société juste, il faut d’abord une société sans classes. Non pas une société dans laquelle les ouvriers sont mieux protégés et les patrons mieux encadrés, mais une société dans laquelle il n'y a plus de patrons et de salariés.

 

 

 

Le féminisme réformiste, fondé sur la valeur des différences

 

 

 

Dans le féminisme actuel, on retrouve de nouveau cette distinction. Il y a un féminisme traditionnel, qui s'est battu pour que les femmes soient mieux respectées et protégées, qu'elles aient plus de droits et puissent, elles aussi, apporter leur contribution à la vie de la société. C'est le féminisme qui s'est battu par exemple pour le droit de vote des femmes. Ce féminisme s’engageait au nom de la différence entre l'homme et la femme : parce que les femmes ne sont pas totalement identiques aux hommes, elles ont quelque chose d'un peu différent à dire, une autre façon de voir le monde, des caractères, des personnalités différentes, et il est donc dommage pour une société de se priver des voix singulières qu’elle peuvent apporter. Ces revendications étaient donc portées au nom de leurs droits, en même temps qu’au nom de leur différence.

 

 

 

Ce féminisme se prolonge aujourd’hui par des travaux très contemporains. Prenons un exemple parmi d’autres : le développement de nouvelles disciplines de recherche, comme la neuroéconomie ou la finance comportementale, permet de mieux comprendre comment les acteurs de l’économie prennent leurs décisions, et quels paramètres varient entre les personnes. Plusieurs études approfondies montrent que les femmes n'ont pas exactement le même rapport que les hommes à la décision, au collectif, à l'ambition, aux décisions partagées. Les hommes, par exemple, sont bien plus vulnérables à quelques risques majeurs pour la sécurité financière, comme l’excès de confiance[2], ou l’incapacité à reconnaître son erreur[3]. De ces études, on peut retirer l’idée d’un correctif possible aux dérèglements actuels du système : s'il y avait eu plus de femmes dans les conseils d'administration des grandes entreprises de la finance, la crise de 2008 ne se serait peut-être pas produite. Elles auraient pu apporter dans la prise de décision un autre sens du temps, de la durée, de l'investissement, de la responsabilité, de la prudence - alors qu'il y a dans la psychologie masculine une capacité dans l’engagement, dans la prise de risque, qui est efficace à condition d’être tempéré par cet autre type de caractère. Dans la complémentarité de l'homme et de la femme, nous disent aujourd'hui un certain nombre d'économistes et de psychologues, il y a quelque chose à gagner pour la société. C'est cela qui a inspiré le féminisme classique.

 

 

 

Le genre : supprimer la signification sociale de nos différences

 

 

 

Le féminisme du genre refuse en bloc cette idée : il affirme au contraire que tant qu'on dira qu'il y a des différences entre les hommes et les femmes, ces différences serviront à instaurer des inégalités entre eux. Il n'y aura pas de véritable égalité tant que nous verrons une différence entre les hommes et les femmes, tant que nous penserons que la différence entre les hommes et les femmes est pertinente pour organiser notre vie en société.

 

 

 

Les études de genre ne disent pas qu'il n'y a pas de différence biologique entre hommes et femmes. Comment le nier ? Certains naissent avec des chromosomes XX, d'autres avec des chromosomes XV. Il y a des personnes qui sont constituées biologiquement comme des hommes, et d'autres comme des femmes. Mais, disent les promoteurs du concept de genre, cette constitution organique n'a aucune pertinence pour définir une société. Par exemple, dans cette salle, certains ont les cheveux bruns, d'autres les cheveux blonds, d'autres encore les cheveux roux : à aucun moment il ne vous viendrait à l'esprit de considérer que cette différence organique évidente possède une signification quelconque en terme de psychologie, de comportement, et donc en terme de répartition des rôles au sein d'une société.

 

 

 

Selon les études de genre, tant que nous verrons la différence entre l'homme et la femme comme plus signifiante, plus significative que celle entre, par exemple, les couleurs de cheveux, il y aura des inégalités, il y aura une aliénation de la femme par l'homme. Il faudrait que la différence entre l'homme et la femme nous devienne aussi invisible que la différence entre nos couleurs de cheveux, ou la différence entre nos tailles, nos constitutions physiques. Lorsque vous avez rencontré quelqu'un, si on vous demande qui est cette personne, vous ne commencez pas par indiquer la couleur de ses cheveux : il faudrait que nous devenions à peu près aussi indifférents à la différence des sexes. Tant que la différence organique existant entre les hommes et les femmes sera pertinente pour construire la société, il y aura des inégalités.

 

 

 

Ainsi, la revendication qui traverse la société aujourd'hui est la revendication d'une égalité absolue : non pas d'une égalité à conquérir de façon progressive - l'amélioration des conditions de chacun par l'égalité de traitement dans la société - mais une égalité absolue, une égalité totale, qui s’opère par l’uniformisation de nos situations.

 

 

 

C'est ce qui se déploie aujourd'hui notamment dans les réformes qui sont faites en matière de politique familiale. Le premier avril - cela ne s'invente pas - est rentré en application tout un train de mesures qui touchent la vie des familles, de façon extrêmement négative sur un plan économique, avec la diminution des allocations familiales. Ces mesures prévoient notamment que, après la naissance d’un enfant, il soit obligatoire pour le père de prendre un congé parental plus long si la mère souhaite aussi bénéficier de son propre congé parental.

 

 

 

On veut donc obliger les hommes à s'aligner sur la condition des femmes. Quelle est la vision du monde sous-jacente ? La volonté d’affirmer que la maternité et la paternité ne sont en rien des situations différentes ; que le père et la mère jouent le même rôle, qu’ils sont interchangeables, identiques. Dans cette perspective, tant que les mères seront plus spécifiquement dédiées à la tâche d'éducation des enfants, sera construite autour de la fonction de la maternité une structure d'aliénation. Selon la théorie du genre, affirmer que la femme, comme mère, a un rôle particulier à jouer auprès des enfants, revient à entretenir une construction culturelle, purement artificielle, qui permet aux hommes de se consacrer au travail, de faire de belles carrières, de gagner beaucoup d'argent, alors que les femmes sont bloquées dans leur carrière par le problème de la maternité, et surtout par le problème de la répartition des tâches qui fait qu’elles se voient assigner arbitrairement la fonction d'éduquer leurs enfants, déchargeant ainsi les hommes. Elles sont donc maintenues sous la tutelle masculine, car c'est l’homme qui assure alors la fonction de nourrir le foyer.

 

 

 

Le concept de genre, une théorie du soupçon

 

 

 

Le concept de genre, en ce sens, correspond bien à ce que nous avons pu vivre aussi dans la philosophie moderne, et notamment au XIXème siècle, c'est-à-dire à une théorie du soupçon : une théorie qui nous apprend à regarder la totalité des phénomènes sociaux, des relations humaines et des relations personnelles, comme étant déterminées par des constructions qui servent des formes d'aliénation, des rapports de pouvoir et de domination. Au fond, même si nous n'en sommes pas conscients, même si nous ne sommes pas directement responsables, nous sommes collectivement les complices, que nous soyons bourreaux ou victimes, de cette aliénation qui perdure. Et il est temps pour moi qui suis un homme de vous demander pardon, Mesdames, de l'aliénation que nous vous faisons subir depuis si longtemps, bien que nous n'en soyons pas explicitement conscients...

 

 

 

Dans cette aliénation, nous jouons tous notre rôle. C'est la raison pour laquelle notre gouvernement bien-aimé a décidé, dans sa grande bienveillance, de nous administrer une sévère purge de tous ces stéréotypes sexistes que nous entretenons involontairement depuis notre plus tendre enfance, et que notre société continue de transmettre et de relayer. Partout demeure l’influence de ces stéréotypes, c'est-à-dire de cette construction culturelle qui reproduit les rapports de domination. Dans tous les lieux de la relation entre les personnes - dans l’entreprise, la politique, le sport, les médias, la culture, et bien sûr dans votre propre famille, il est donc temps de faire progresser l’égalité : préparez-vous, la chasse au stéréoptype sexiste est ouverte.

 

 

 

La revendication de la liberté absolue

 

 

 

Voilà la première revendication que porte le concept de genre. La deuxième revendication, au-delà de celle d’une égalité absolue inspirée par la tradition marxiste, est celle d’une liberté absolue. Là encore, pas d’une libération progressive, de façon à permettre à chacun d’exercer de façon autonome sa responsabilité, mais d’une liberté absolue, une liberté qui soit d'abord victoire de la révolte contre toutes les contraintes qui s'imposent à nous. De ce point de vue, cette dimension du genre est directement inspirée par l'existentialisme français, et, depuis beaucoup plus loin encore, par tout le mouvement de la modernité, dont on peut dater la naissance avec le travail de Descartes.

 

 

 

L’inspiration de l’existentialisme français

 

 

 

Souvenez-vous, l'existentialisme nous dit que « l'existence précède l'essence »[4], selon la formule connue de Jean-Paul Sartre. Il y a quelque chose qui existe - et après seulement nous lui donnons une définition, une finalité, une essence. Nous qui sommes des êtres conscients, des êtres de volonté, de liberté, nous pouvons forger notre propre vie à la mesure de notre projet. Nous pouvons sculpter nous-mêmes notre existence. Nous ne sommes pas déterminés par une nature qui nous préexiste. Évidemment, il y a dans cet existentialisme un athéisme très fort, qui affirme précisément que nous n'avons pas été créés, et donc qu'aucun projet ne s'impose à nous : c'est à nous de sculpter notre vie et de lui imposer notre projet.

 

 

 

La liberté d’indifférence

 

 

 

Et de fait, nous vivons dans cette société où la liberté est d'abord définie comme la capacité de faire soi-même ses propres choix, comme la faculté de choisir. C'est la liberté du « c'est mon choix » : je choisis tout ce que je veux, je choisis ce que je veux être. Plus rien ne s'impose à moi que je n'aie pas décidé. Il faut bien le reconnaître, cette liberté a atteint une forme de succès quasi absolu. Aujourd'hui, plus rien ne s'impose à nous, plus rien ne nous détermine à l'avance ; et pour les plus jeunes qui sont dans cette salle, s'ouvre devant eux une vie qui est faite d'une infinité de possibles.

 

 

 

Nous ne sommes plus à l'époque de ces sociétés traditionnelles - qui ne sont pas si lointaines que cela - où le fils de l'agriculteur reprenait l'exploitation de son père, le fils du restaurateur l'établissement de son père, où, dès le moment de la naissance, beaucoup de voies étaient déterminées dans l’existence par le seul fait de la filiation. Aujourd'hui, nous pouvons choisir de construire nos vies exactement comme nous le souhaitons, choisir nos opinions politiques, nos convictions religieuses, nos engagements personnels... Nous pouvons sculpter notre vie à la mesure de notre projet, et c'est cela la liberté que nous désirons.

 

 

 

C'est d’ailleurs la raison pour laquelle notre société se caractérise par son adoration de la jeunesse : car la jeunesse, c’est précisément l'époque de la vie où est pleinement ouverte devant nous cette liberté d'indétermination, le moment où nous pouvons faire tous les choix possibles, le moment où nous ne sommes encore engagés et déterminés en rien.

 

 

 

Voilà donc cette liberté que nous voulons vivre. Mais évidemment, malgré le succès de la déconstruction des contraintes, qui livre presque tout dans notre vie à notre propre décision, il reste une donnée qui s'impose encore à ma liberté, quelque chose que je n'ai pas choisi et qui me détermine : il s’agit de mon corps. Et ce corps marque mon existence d’une façon particulière, précisément dans la mesure où il est sexué : la différence sexuelle engage notre vie dans une détermination que nous n’avons pas choisie. Je n'ai pas décidé d'être un homme ou une femme, on ne m'a pas demandé mon avis : le sexe qui affecte nos corps s’impose à nous comme l’une des dernières frontières qui fasse encore obstacle à notre liberté de choix. Et ce que nous promet le concept de genre, c'est de défaire cette dernière frontière, en la rendant tout simplement insignifiante : au fond, le concept de genre affirme que nous pouvons définir notre identité sans aucun égard pour ce paramètre biologique contingent qu'est cet organisme dont la différence sexuelle ne dépend pas de nous.

 

 

 

Ce que dit le concept de genre c'est que je suis bien sûr né avec un organisme masculin ou féminin, mais que cela ne me détermine en rien : je peux très bien choisir de devenir une femme si je suis né homme, ou de devenir un homme si je suis né femme. Prenons pour exemple particulier le regard que notre société porte sur le phénomène du transsexualisme, et la construction médiatique autour de ce phénomène. C’est un fait, depuis toujours, dans toutes les sociétés, il y a eu des cas de transsexualisme, par exemple à partir de la situation de personnes qui, de façon organique ou psychologique, n'étaient pas entièrement achevées, accomplies dans leur identité sexuelle. Cela arrive. Ce sont évidemment des situations difficiles, qu'il faut savoir accompagner, respecter, considérer avec tout le respect et tout le soutien qui leur est dû.

 

 

 

Ces personnes souffrent de ce que l'on appelle une dysphorie de genre[5] : elles sont par exemple nées avec un corps dans lequel elles ne parviennent pas à se reconnaître vraiment, ou bien qui n'est qu'imparfaitement sexué. Dans ces situations, il est tout à fait normal que ces personnes puissent être accompagnées par des psychologues, et qu'elles puissent éventuellement recourir, grâce à ce que la médecine permet aujourd'hui, à des opérations qui leur permettent de se voir assigner le sexe auquel elles se sentent correspondre. Cela a encore une fois toujours existé, et toutes les cultures dans l'histoire ont cherché une façon particulière d'élaborer la question que posaient ces situations singulières et difficiles, bien que ces cas aient toujours été statistiquement très faibles.

 

 

 

Aujourd'hui, on nous présente ces situations - qui sont toujours douloureuses, difficiles, qui commencent par un trouble, par une difficulté à se reconnaître soi-même - on nous les présente comme la réalisation fantasmatique de cette promesse d'une liberté absolue. Comme si, au fond, vous pouviez désormais, grâce à la science, choisir votre sexe. Comme si vous pouviez décider, de façon complètement libre et parfaitement spontanée, de devenir un homme si vous étiez une femme et de devenir une femme si vous étiez un homme.

 

 

 

Vous avez peut-être vu dans l'actualité récente que l'Australie vient de reconnaître le « genre neutre » : ainsi l'état civil pourrait devenir non plus descriptif, mais déclaratif. Cette revendication est portée aujourd'hui en France de façon très sérieuse par des responsables politiques. Il s’agit de promouvoir une forme nouvelle d'agnosticisme en vue de la liberté de l’enfant, qui consisterait à ne pas se prononcer à sa place sur son identité de genre : au nom de quoi imposerait-on à un bébé de se voir enfermé dans une case ? Certes, il naît avec un corps particulier ; mais le fait qu'il ait ce corps-là ne doit pas l'empêcher de se déterminer comme une femme demain, même s'il est né avec un corps de garçon. On autorise donc la possibilité d'un genre neutre, c'est-à-dire la possibilité de laisser une case blanche pour que l'enfant puisse choisir lui même son sexe, quand il sera grand et libre.

 

 

 

J'en parlais avec une amie il y a quelques temps - qui pourtant ne partage pas en tout point mes convictions, loin de là. Une anecdote l'avait profondément choquée : elle va à l'école récupérer son petit garçon qui doit être en maternelle. A la sortie de l'école, son petit garçon pose une question, et elle répond : « Plus tard, quand tu seras un homme... » Elle est alors interrompue par une autre maman qui était à côté : « Vous ne devriez pas dire quelque chose comme ça ! Plus tard, il sera ce qu'il voudra... »

 

 

 

Nous sommes là au cœur de cette revendication d'une liberté absolue, une liberté à laquelle rien ne s'impose : je dois pouvoir choisir exactement ce que je veux être. Il s’agit de faire en sorte que chacun puisse, sans aucun diagnostic préalable d'un psychologue ou d'un médecin, demander une opération de réassignation sexuelle - et qu'elle soit d'ailleurs accompagnée et remboursée par la Sécurité Sociale en passant, même si on crie haut et fort qu'il ne s'agit pas d'une pathologie ! Et même, indépendamment de toute opération, il faut que chacun puisse désormais déclarer son genre comme il le souhaite. C’est ce que l’on enseigne aux élèves dans certains manuels de biologie de première, avec des tableaux croisés : je puis tout à fait être un homme de sexe féminin, et vice versa.

 

 

 

Je pourrais donc demain aller à l'état civil de ma mairie et déclarer que je veux désormais être une femme ; et je veux donc que vous m'appeliez, comme dans le film des Monty Python, Loretta[6]. Je veux être considéré comme une femme et inscrit à l'état civil - inscrite, pardon ! - comme telle. Après tout, cela fait vingt-huit ans que je suis un homme, cela devient assez lassant. J'ai envie de découvrir autre chose... Et puis, je veux choisir moi-même mes expériences. Je veux être consulté sur tout. Dans le grand supermarché de la vie qu’organise la société de consommation, moi, le consommateur, je veux pouvoir avoir le choix.

 

 

 

De ce point de vue, je ne vois pas pourquoi on m'imposerait d'être un homme alors qu'on ne m'a pas demandé mon avis. Si j'ai décidé que je voulais être une femme, il faut que je puisse l'être. D'ailleurs, il est scandaleux que je n'aie le choix qu'entre être homme ou femme : la possibilité de choix demeure très restreinte. Je voudrais avoir plus d’options ! D'où la revendication du genre neutre, qui me permet d’échapper cette alternative limitée. Maintenant il ne faut plus dire LGBT mais LGBTQI, pour Lesbien, Gay, Bisexuel, Transgenre, Queer et Intersexe, ou Indéterminé. Intersexe : car il faut tout de même reconnaître ceux qui ne se reconnaissent ni dans le genre masculin, ni dans le genre féminin. Ce serait dramatique de se laisser imposer deux stéréotypes au choix pour se considérer soi-même. Je veux donc finalement revendiquer l'indétermination en tant que telle.

 

 

 

L'indétermination, c'est le maître mot de cette liberté que nous construisons : elle ne consiste plus à penser, avec ce que je suis, un projet qui prenne en compte le contexte dans lequel je m'inscris, et qui s'inscrive en retour dans l'espace d'une responsabilité. Non, il s’agit de décrire la liberté comme déconstruction de la contrainte, comme révolte contre la contrainte - et finalement comme révolte contre cette contrainte ultime qu’est en l'occurrence mon corps. On y reviendra tout à l'heure.

 

 

 

Deux revendications qui traversent l’actualité

 

 

 

Voilà donc les deux grandes revendications que porte le concept de genre, et, il me semble, leurs deux grandes filiations intellectuelles. Je crois qu'à travers ce concept, à travers la revendication d'une égalité absolue qui s'opère par l'uniformisation, à travers la revendication d'une liberté absolue qui s'opère par la déconstruction des contraintes, nous pouvons lire tout ce qui anime la société contemporaine, et nous pouvons décrypter toutes les réformes qui se jouent aujourd'hui dans l'espace de la revendication collective et du débat politique. Il est très amusant de voir la majorité dire que la théorie du genre n'existe pas, alors même qu'elle inspire de façon très précise la totalité de ses décisions sur ces sujets.

 

 

 

Qu'est-ce qui a motivé en effet la loi Taubira, sinon cette idée qu'un papa et une maman, sont finalement identiques ? Et qu'est-ce qui a motivé notre opposition sinon notre conscience de la réalité essentielle de l’altérité sexuelle, et de sa fécondité au coeur de la famille ? Or l’idée selon laquelle l'homme et la femme sont absolument équivalents, interchangeables, remplaçables par l'un par l'autre, c'est en profondeur ce que dit et revendique le concept de genre. Ce qui s'est passé l'année dernière est très clairement une application du concept de genre à notre législation familiale. Et ce qui se passe cette année, à travers les différentes dispositions de la loi famille, notamment par l'alignement de la situation des hommes et des femmes, par exemple par rapport au congé parental, découle exactement de la même proximité avec cet arrière-fond intellectuel.

 

 

 

Les revendications de la société post-moderne

 

 

 

Au-delà même du concept de genre, la théorie du genre porte en elle-même, de façon très profonde, les aspirations, les revendications de la société post-moderne, de cette société d'ailleurs que nous voyons s'écrouler sous nos yeux, d'une certaine façon, parce que ses aspirations - pour reprendre un terme que les écologistes affectionnent - ne sont pas durables. On ne construit rien de durable sur ces revendications. De fait, elles sont, d'une certaine façon, la source décisive de la crise de la post-modernité dont nous sommes aujourd'hui les témoins.


SECOND MOMENT : Trois réconciliations à vivre

 

 

 

 

 

Pour continuer à explorer ces questions et tenter d'y répondre, je voudrais maintenant ouvrir trois pistes, trois voies pour rouvrir le dialogue avec nos contemporains. Je crois qu'il n'y a rien de plus urgent que de retrouver le sens du dialogue : nous ne parviendrons à rien par l'expression d'une simple opposition. Bien sûr, l'opposition est nécessaire. Bien sûr, le témoignage de notre vigilance est nécessaire. Mais rien ne sera reconstruit si nous ne réussissons pas à trouver les mots pour parler à nos contemporains, et à identifier les points d'appui qui nous permettront d'entrer en dialogue avec eux. Pour ma part, j'en vois trois.

 

 

 

Je crois que notre société a à vivre une triple réconciliation : une réconciliation avec la nature, une réconciliation avec la culture et une réconciliation avec la différence. Ce sont ces trois points que je voudrais évoquer avec vous pour engager une réponse possible aux défis auxquels nous sommes confrontés.

 

 

 

Se réconcilier avec la nature

 

 

 

D'abord, notre société a besoin de se réconcilier avec la nature. C'est sans doute le point le plus visible, le plus facile à aborder, le plus étonnant aussi, parce que c'est celui où la société contemporaine montre le mieux le paradoxe absolu et les contradictions qui la traversent. De fait, notre société a déjà vécu une forme de conversion dans son rapport à la nature ; mais c'est une conversion incomplète, dont il s'agit de faire simplement le deuxième pas.

 

 

 

Les promesses de la société du désir, mises en échec par les crises

 

 

 

Le désir de l’individu, moteur de la société de consommation

 

 

 

Souvenez-vous, il y a encore une trentaine d'années, le monde occidental était gouverné par l'idée de la fin de l'histoire[7]. Cette idée a été très prégnante en philosophie politique pendant quelques temps. Selon cette idée - pour la résumer de façon très schématique - on était arrivé à la fin de l'histoire humaine, à la fin de tous les troubles, de tous les bouleversements qui avaient agité l'histoire des sociétés humaines. Forcément, comme le temps passe, il y aurait encore des événements, il y aurait encore des catastrophes climatiques et des coupes du monde de foot, mais à part cela, il n'y aurait plus grand chose à raconter - plus de guerres, plus de polémiques, plus de conflits.

 

 

 

Tout allait bien se passer, car on avait trouvé la clé de la société parfaite, idéale, fonctionnelle : c'était la société démocratique à l'occidentale, fondée sur un modèle économique de consommation, et tout entier structurée autour du désir de l'individu. Le but de cette organisation sociale et économique, c’était de faire en sorte que le désir de l'individu soit toujours satisfait. On voyait là la clé d'une société de prospérité inouïe, parce que comme nous avons toujours plus de désirs, l’économie n'aura jamais fini de satisfaire nos désirs ; et dans cette tâche infinie, elle trouverait donc le moyen d’une progression, d’une expansion infinie, en travaillant à satisfaire toujours mieux les désirs de l'individu consommateur. On pensait avoir trouvé la source d'une croissance illimitée, qui devait être le moteur de notre prospérité partagée.

 

 

 

Fin de l’histoire et mondialisation

 

 

 

Ce modèle de la démocratie libérale allait s'étendre au monde entier à travers la globalisation, de gré ou de force d'ailleurs. C'est au nom de cette idée de fin de l'histoire (parfois utilisée pour dissimuler d'autres intérêts beaucoup moins philosophiques...) - que les Américains notamment ont fait la guerre un peu partout, pour imposer à toutes les nations du monde ce modèle de la démocratie libérale, ce modèle fondé sur cette clé de voûte économique de la satisfaction du désir individuel.

 

 

 

S’affranchir des contraintes de la cité

 

 

 

Il fallait donc qu'à chaque instant où vous exprimiez un désir, tout soit fait pour qu'il soit immédiatement satisfait. Dans cette perspective, deux obstacles se présentaient : tout d'abord, l'État et ses lois. Les lois de l'État sont des contraintes qui s'imposent à nous. Cela nous empêche de faire progresser l’économie. Il faut faire confiance aux acteurs économiques, il faut donc libérer les forces du marché et de l’industrie pour qu'elles puissent toujours venir plus vite au secours de nos désirs. C'est là la revendication d’une dérégulation, qui dans nos sociétés a souvent été plutôt été rêvée que réalisée d’ailleurs.

 

 

 

S’affranchir des résistances de la nature

 

 

 

Le deuxième obstacle qui s'oppose à nous est la nature, parce que la nature nous impose ses résistances ; elle nous impose ses contraintes, que nous n'avons pas décidées. Cet obstacle de la nature, il fallait encore que nous arrivions à le vaincre. Mettons par exemple que vous vouliez manger des fraises en plein hiver : il se trouve que la nature ne donne pas de fraises en hiver. Il fallait donc aller en faire pousser dans les pays chauds, puis avoir des moyens de transport pour les déplacer, extraire pour cela des énergies fossiles. Il fallait aussi pouvoir les congeler chez vous, donc avoir de l'électricité bon marché, et pour cela construire des centrales nucléaires... Il fallait finalement faire pousser des fraises OGM, qui puissent mûrir en plein hiver... Bref, nous avons demandé à l'État qu'il dérégule, qu'il libère les forces de la science et de la technique, pour qu’elles nous aident à vaincre les résistances que la nature imposait à nos désirs, afin que, si jamais l’envie vous en prenait, vous puissiez manger des fraises en hiver.

 

 

 

La crise comme rappel à l’ordre

 

 

 

Voilà le modèle dans lequel nous nous sommes inscrits. Ce modèle était assez généreux : de cette satisfaction permanente des désirs, on espérait que découle une croissance continuelle de notre économie et de notre prospérité collective. Mais cela n'a pas duré très longtemps ; d’abord parce que la nature s'est rappelée assez brutalement à nous. Elle nous a rappelé que ses énergies n'étaient pas illimitées - et cela a été la crise pétrolière. Elle nous a aussi rappelé qu'il valait mieux ne pas trop faire les malins avec elle, et que si on la détournait de son cours, elle finirait par se venger : cela a donné la crise de la vache folle, et l’inquiétude sur les OGM qui s’en est suivie.

 

 

 

La révolution écologique

 

 

 

De fait, nous avons maintenant accompli une sorte de conversion absolue. Je me rappelle, quand j'étais au collège et qu'on commençait à nous distribuer des prospectus sur l'écologie, nous en parlions avec les adultes. Il y avait écrit qu'il fallait éteindre les lumières quand on sortait, par exemple... Et tout le monde disait : on n’en peut plus de ces imprécations ridicules... Cela paraissait complètement rétrograde, le discours écologiste était vu comme une volonté marginale de retour à l'âge de pierre... Mais en peu de temps, nous avons accompli une conversion collective. Si nous ne sommes pas tous devenus écologistes au sens politique, nous sommes tous entrés dans cette perspective de réconciliation avec la nature.

 

 

 

Une prise de conscience

 

 

 

Désormais, nous avons totalement inversé notre rapport à la nature. Au-delà même de l’inquiétude qui nous habite, nous avons redécouvert ce qui était, au fond, la sagesse de nos anciens : il y a une forme d'équilibre, un intérêt pour chacun d’entre nous, dans le fait de vivre au diapason de la nature, de laisser la nature modérer nos désirs, et nous dire ce qui est bon. Nous voulons maintenant acheter écoresponsable, manger bio, laver des couches durables, protéger la biodiversité, faire des économies d’énergie... Nous partageons chaque année la même angoisse rituelle, au moment du passage à l'heure d'hiver ou du passage à l'heure d'été, en nous demandant si cet artifice technique ne va pas perturber nos rythmes biologiques et notre synchronie avec la nature. Nous voulons respecter ses rythmes, ses régularités : et désormais, nous ne voulons plus manger de fraises en hiver, mais réapprendre à acheter des fruits de saison. Nous avons d'une certaine façon transformé notre regard sur la nature - même si cette conversion soudaine, comme tous les retournements trop rapides, a quelque chose d'un peu naïf et parfois de ridicule. Au fond, on peut dire que le scoutisme pour tous aurait peut-être évité de faire ce mouvement de va-et-vient si absurde. En réalité, nous sommes tout simplement en train de redécouvrir la nature et la nécessité de la considérer.

 

 

 

Transformation de notre rapport à la politique

 

 

 

Et maintenant, notre attitude envers la politique est radicalement transformée. Nous avons peur des ondes des téléphones portables, des centrales nucléaires, des OGM, bref, nous avons peur de tout ce qui touche à la science et à la technique - à tort ou à raison d'ailleurs. Et du coup, nous supplions l'État qu'il multiplie les normes (à rebours de la dérégulation espérée hier) pour nous protéger de notre propre pouvoir, et de la peur qu’il nous inspire... Nous espérons que ce pouvoir ne va pas finir par nous détruire. Nous nous sommes donc réconciliés avec la nature et nous avons accepté l'idée qu'il fallait mettre une borne à son désir, et que lorsque la nature était violée, elle finissait par se venger. C'est ce que disait d'ailleurs un sénateur écologiste il y a peu de temps[8] - ce n'était pas malheureusement à propos de la loi sur la PMA.

 

 

 

 

 

Une conversion à accomplir

 

 

 

 

 

Le combat n’est pas fini

 

 

 

Car le grand paradoxe est là : la révolte contre la nature, qui était au cœur de cette utopie de la société libérale, nous la poursuivons, et cette fois-ci contre notre propre nature. Nous la poursuivons en nous-mêmes, contre nos corps. Nous sommes, vis-à-vis de nos propres corps, exactement dans la situation que je décrivais tout à l'heure : nous considérons nos corps avec une forme de détestation, parce qu’ils nous imposent leurs limites. Nos corps nous imposent leur fragilité, leur fatigue, leur pesanteur. Ils nous imposent leur particularité.

 

 

 

Nous avons chacun des corps particuliers, et la particularité la plus importante de nos corps, la différence la plus saillante qui traverse notre réalité organique, c’est la réalité de la différence sexuée. Cette réalité, comme une frontière, marque l'impossibilité de notre toute-puissance. Parce que nous sommes des corps sexués, nous ne sommes plus tout-puissants. C'est le cas notamment dans le rapport à la fécondité, à l'engendrement. Être un homme signifie très concrètement pour moi que je ne peux pas avoir un enfant sans qu’une femme ne partage avec moi ce désir. Il faut bien que je trouve la complicité d'une personne du sexe opposé si je désire devenir père. Et ceci, vous voyez, marque l'impossibilité pour nous de la toute-puissance. En homme de la postmodernité, voilà ce qui me révolte profondément, parce que je ne suis pas le maître de la satisfaction de mon propre désir. Il ne suffit pas que je désire avoir un enfant pour que mon désir soit satisfait. Comment est-ce possible ? Voilà qui cause mon indignation.

 

 

 

Que vais-je faire alors, moi, l'individu contemporain ? Je vais frapper à la porte de l'État, et je demande - non, je ne demande pas, j'exige que l'État procède à une dérégulation, et qu'il libère les forces de la science pour qu'elles viennent secourir mon infirmité et satisfaire mon désir, quelles qu’en soient les conditions. Je veux un enfant, il faut que l'État y pourvoie. Et ce sera la PMA, et ce sera la GPA, c'est-à-dire la libéralisation de la technique qui vient au secours de notre projet pour que nous puissions voir notre désir exaucé, sans avoir besoin de nous plier à cette insuffisance qui marque nos corps, et que nous détestons en eux.

 

 

 

La révolte contre les corps

 

 

 

Cette situation est très étonnante parce qu'il y a une espèce de contradiction absolue entre la relation que nous avons à nos corps et la relation que nous avons à la nature. D'ailleurs, nous ne parlons jamais de la nature, mais de l'environnement, ce qui est un mot poli pour désigner la nature mais seulement au-dehors de nous. Nos corps, comme par hasard, ne sont pas compris dans « l'environnement ». Ils ne sont niés dans leur réalité d’êtres naturels, et ils ne sont donc soumis ni au principe de précaution, devenu constitutionnel, ni même à cette prudence ordinaire que nous avons désormais dans notre rapport à la technique.

 

 

 

Puisque nous parlions de la pluralité et de la cohérence de toutes les questions qui se posent aujourd'hui dans les débats de société, je vois ici une clé de lecture tout à fait précieuse pour comprendre, par exemple, la situation dans laquelle se trouve placée la médecine. Nous avons beaucoup à apprendre des discussions qui touchent la médecine en ce moment ; et en retour, les questions qui se posent à la médecine sont très utilement éclairées par le conflit que nous vivons aujourd'hui dans notre rapport aux corps.

 

 

 

La médecine à la croisée des chemins

 

 

 

Qu'est-ce qu'un acte médical ? C'est une question très difficile que de définir la médecine, et de définir en particulier sa finalité propre, qui est la santé ; et je demande pardon à ceux qui sont médecins dans la salle pour le caractère schématique de mon propos sur ce point. Le but de la médecine est de procurer la santé, de la préserver et de la rétablir. Or qu'est-ce que la santé ? Cette question est très complexe ; savoir ce qui définit la santé est un problème philosophique en soi. Nous n'allons pas nous étendre sur le sujet, car il ne s'agit pas du propos de ce soir. Mais on pourrait dire - je vous demande pardon encore du caractère très général de ma réponse - que la santé est un état d'équilibre dans lequel se trouve ordinairement, normalement, le corps. La santé est une norme naturelle dans la vie de nos corps, et le propre de la médecine est de préserver ou de rétablir la santé, de faire en sorte que la nature puisse retrouver son cours ordinaire dans notre corps.

 

 

 

Prenons un exemple simple et trivial. Imaginons qu'à la fin de cette conférence, je sorte dans la rue, je sois renversé par une voiture et que je perde un bras. J’irai alors demander l’aide d’un chirurgien, et, dans le meilleur des cas, il pourra me greffer un bras : le but de son opération, c’est que mon corps retrouve autant que possible l'ordre naturel et initial dans lequel il se trouvait. Imaginons même que je sois né avec un bras en moins. On appellera cela un handicap, c'est-à-dire quelque chose qui sort de cette norme habituelle de la santé. Si tout se passe bien, grâce aux développements merveilleux de la technique et de la science, il est possible qu'on donne à quelqu'un qui naît avec un bras en moins une prothèse. On le fera parce qu'ordinairement, nous naissons avec deux jambes et deux bras. Cet ordinairement désigne ce que les médecins étudient pendant leurs études de médecine comme l'anatomie ordinaire du corps humain. L'acte médical consiste donc à ramener la nature dans son cours ordinaire.

 

 

 

Imaginons maintenant que, encouragé par le succès de cette expérience, je retourne voir le chirurgien, et que je lui demande de me greffer un troisième bras. Effectivement, il serait très pratique d'avoir un troisième bras ! Nos vies seraient considérablement facilitées avec trois bras. J'aimerais d'ailleurs, tant que nous y sommes, avoir aussi un troisième œil, pour regarder en même temps derrière moi. Notre chirurgien pourrait peut-être me greffer ce troisième bras ; mais là, ce ne serait plus un acte médical. Il faut considérer cela avec soin : ce serait sans doute, techniquement parlant, le même geste. Si on ne faisait que le décrire de façon purement objective, l'acte consiste simplement à greffer un bras. C'est donc techniquement le même acte ; mais pourtant il ne s’agit plus d’un acte médical : car cet acte ne consiste plus à ramener la nature dans son cours ordinaire, mais à forcer la nature à donner ce qu'ordinairement elle ne donne pas. Il y a une immense différence entre rétablir la nature dans son cours ordinaire qui s'appelle la santé, et nous donner par l'artifice de la technique quelque chose que la nature ne nous donne pas.

 

 

 

PMA et GPA

 

 

 

Ceci nous permet de comprendre un certain nombre de débats contemporains. Je pense au débat sur la PMA par exemple. Les partisans de l'extension de la PMA aux couples de femmes disent à leurs opposants : quand même, sur ce sujet, vous êtes vraiment des salauds. D'accord, la GPA n'existe pas, c'est illégal, on comprend que vous soyez contre, pour l'instant du moins. Vous verrez, vous vous habituerez, cela viendra... Mais c’est différent pour la PMA : elle existe déjà pour les couples hétérosexuels qui sont infertiles. Vous voulez donc simplement en conserver le privilège aux hétérosexuels, et en priver les couples homosexuels qui en sont aujourd'hui écartés.

 

 

 

Mais cet argument est complètement spécieux. La PMA s'appelle Procréation Médicalement Assistée. C'est un acte technique qui consiste à venir au secours de la nature : normalement, pour des raisons biologiques aisément compréhensibles, l'union d'un homme et d'une femme est féconde ; et lorsque de façon accidentelle elle ne l'est pas, il est possible de recourir à une Procréation Médicalement Assistée. On peut approuver ou désapprouver cette autorisation de la PMA, mais de fait il s'agit bien un acte médical, c'est-à-dire d'un acte qui consiste à rétablir la nature dans son cours ordinaire. Pour une cause accidentelle, quelle qu'elle soit, un couple est infertile - on notera d’ailleurs que lorsque la cause n'est pas accidentelle, lorsque par exemple il s'agit d'un couple âgé, on ne pratiquera pas de PMA. Lorsque la situation, de façon accidentelle, détermine une cause d'infertilité, on va procéder à une PMA. On donne par l'intermédiaire de la technique ce que la nature donne ordinairement mais que, dans ce cas particulier et parce qu’une raison accidentelle l’en empêche, elle ne donne pas.

 

 

 

Autoriser le même acte pour des couples de femmes serait peut-être produire le même acte technique - mais cela ne serait plus un acte médical. La différence est exactement la même qu'entre l'acte qui consiste à me faire greffer un bras lorsque j'en ai perdu un, et l'acte par lequel on me greffe un troisième bras. La différence est exactement la même : il s'agit techniquement du même geste, mais cela n'est plus un acte médical. C'est un acte qui consiste désormais à obliger la nature à nous donner ce que, ordinairement, elle ne donne jamais. Jamais l'union de deux femmes ne donne naissance à un enfant. Il s'agit donc là d'un acte qui consiste à faire sortir la nature de son cours ordinaire, à la forcer au-delà de ses limites, pour obtenir ce qu'elle nous refuse. L'argument n'a plus rien à voir. Cela n'est plus du tout la même chose, du point de vue du philosophe, et même du point de vue du médecin, qui ne pose plus le même acte.

 

 

 

La fin de vie

 

 

 

Une autre situation dans laquelle la médecine connaît la même croisée des chemins, c’est la question de la fin de vie - là encore question fondamentale, qu'il est délicat d'aborder en peu de temps. Je voudrais juste attirer votre attention sur un point : au fond, dans la fin de vie, il y a une double question, une double tentation, qui est peut-être en réalité la même. Dans un cas, il y a la tentation de l'acharnement thérapeutique. Il y a ce corps qui va lâcher, ce corps fragile, ce corps souffrant, ce corps qui va mourir, et moi je ne veux pas qu'il parte. Moi, le médecin, le technicien - ou bien le proche, je ne veux pas voir partir mon patient, je ne veux pas voir mourir mon ami. J’ai décidé que je serais le plus fort. Et je m'acharne donc sur ce corps qui n'en peut plus pour qu’il continue de survivre, parce que je l'ai décidé, et que la nature doit se plier à mon projet.

 

 

 

La deuxième possibilité, la deuxième tentation, est celle de l'euthanasie. Moi, je voudrais mourir : c'est décidé, c'est mon projet ; et ce corps-là, il continue de me résister, il persiste à me désobéir, il s'obstine à vivre alors que j'ai pourtant dit que je voulais mourir. Je veux donc imposer ma loi à mon corps, et je demande à la science, je supplie la technique qu'elles viennent au secours de mon projet, et qu'elles me donnent satisfaction. Dans les deux cas, vous voyez, il y a en réalité une seule et même perspective : celle qui consiste à appeler la technique au secours de notre désir, qu'il soit désir de survie ou désir de mort, désir de continuer ou volonté d'en finir. Dans les deux cas, et même s’il faudrait entrer dans la complexité des discernements réels, qui sont infiniment délicats, il me semble que nous sommes guettés par la même tentation : celle de faire en sorte que la technique vienne contraindre la nature, cette nature qui en nous s'appelle notre corps, à se plier à notre projet.

 

 

 

Progresser vers une réconciliation cohérente avec la nature

 

 

 

Le dualisme contemporain

 

 

 

Vous voyez, la question de la nature est au cœur des débats de société d'aujourd'hui. Elle est, singulièrement, au cœur des enjeux de la politique familiale. Accepterons-nous de nous réconcilier vraiment avec la nature, de nous réconcilier complètement avec la nature ? Quel regard voulons-nous finalement porter sur la nature ? Voulons-nous considérer que nos corps sont un obstacle insupportable à nos désirs ? Voulons-nous refuser nos corps qui se fatiguent, vieillissent, s'épuisent, nos corps qui finissent par mourir - ou qui finissent par n'en plus finir ? Ces corps qui sont déterminés d'une certaine façon, ces corps sexués, d’homme ou de femme, ces corps que nous avons reçus et que nous n'avons pas sculptés nous-mêmes, voulons-nous les considérer comme des obstacles, des poids que nous avons à traîner ? Ou voulons-nous les considérer au contraire comme un don, et le lieu de notre accomplissement ?

 

 

 

Je crois que tout se joue dans une expression qui désigne parfaitement le regard contemporain porté sur les corps, l'expression phare de la libération sexuelle : « mon corps m'appartient. » Cette affirmation, vous l’avez entendu dix, cent, mille fois, au point qu’elle semble devenue triviale. Elle est pourtant totalement fausse. Non pas, bien sûr, au sens où notre corps appartiendrait à quelqu'un d'autre, en ce sens qu’il ne m'appartiendrait pas... Mais elle est fausse, parce que dire : mon corps m'appartient, c'est considérer mon corps comme un objet dont je dispose, comme l'une de mes « propriétés », que je choisis d'impliquer ou d'engager dans les choix que je fais.

 

 

 

Qui est mon corps ?

 

 

 

En réalité, toute notre expérience nous dit que cette phrase est fausse. La vérité, ce n'est pas que mon corps m'appartient, mais que je suis mon corps. De fait, nous vivons aujourd'hui dans une société incroyablement dualiste. C'est très curieux parce que le discours commun voudrait qu’elle soit la société qui respecte le mieux les corps, qui les a libérés de l’ascétisme moral, de la discipline religieuse, du tourment et de l'oppression que faisaient peser sur eux des siècles d'obscurantisme. N’avons-nous pas désormais le droit de jouir sans entrave ? Nos corps sont libérés, semble-t-il, et désormais ils peuvent s'épanouir à loisir.

 

 

 

Pourtant, en réalité, je crois qu'aucune société n'a été autant que la nôtre violente envers les corps. Précisément, nous considérons que nos corps sont une propriété dont nous disposons et que nous devons plier à notre projet. Nous soumettons nos corps à la tyrannie inouïe des images médiatiques, de nos normes de beauté, auxquelles il faut absolument ressembler ; la publicité par exemple, constitue une violence hallucinante. Je la vois très bien, comme enseignant, notamment dans les lycées. Il y a une violence inouïe de ces normes que la société de communication et la culture de masse font peser sur nos corps. A travers le cinéma, la télévision, le monde artificiel des célébrités, les centaines d’images qui nous sont projetées chaque jour constituent, par l’artifice de la mise en scène et des retouches, une tyrannie de la technique sur les corps, et une violence extrêmement forte - et souvent extrêmement douloureuse, en particulier pour les jeunes.

 

 

 

De fait, nous avons choisi de plier nos corps à ce projet que nous voulons leur imposer, à cette perfection à laquelle nous voudrions les faire correspondre ; et nous faisons tout pour les discipliner et les soumettre à notre décision personnelle. Mon corps m'appartient : c'est la maxime d'une fausse libération et d'une vraie violence, qui consiste à traiter nos corps comme des objets de notre volonté, comme des objets de notre intelligence - un peu comme le dualisme platonicien nous enseignait que nous sommes une âme logée, enfermée dans un corps, prisonnière de lui, et qui lui reproche ses pesanteurs.

 

 

 

En réalité, toute notre expérience nous dit que nous sommes notre corps, et que mon corps c'est moi. Par exemple, je suis là devant vous, et toutes les études de psychologie comportementale montrent que vous retiendrez, à la fin de cette conversation que nous aurons eue, non pas simplement les mots que j'aurai prononcés, mais aussi la façon dont je me serai comporté, la manière dont j'aurai parlé. De la même façon, je vous vois, je vous vois vous intéresser, sourire, montrer votre incertitude ou votre désaccord... Bref, la relation qui existe entre nous n'est pas simplement relation entre des intelligences, entre des esprits : elle est relation entre des corps. La relation qui se noue entre les personnes, sans qu'aucun contact physique ne soit nécessaire, est bien immédiatement relation entre des corps et des intelligences, relation en même temps charnelle et spirituelle - c'est-à-dire relation entre des êtres incarnés. Nous sommes en relation non pas simplement comme de purs esprits, mais aussi comme des êtres de chair.

 

 

 

La question profonde qui se pose à nous, et ce sera la conclusion de ce premier point, est : voulons-nous nous réconcilier vraiment avec la nature ? Voulons-nous nous réconcilier vraiment avec ce que nous sommes, non pas simplement de purs esprits qui disposent à loisir d'un corps, et qui en font ce qu'ils veulent pour jouir au gré de leur désir ? Sommes-nous capables de nous reconnaître tels que nous sommes, comme des êtres de corps et d'esprit, dont l'esprit est tout entier incarné et le corps tout entier signifiant - c’est à dire spirituel ?

 

 

 

C'est peut-être dans cette première réconciliation que nous avons notre meilleure chance. Je crois que de cette question toute simple, nos contemporains ont considérablement besoin. Ils l'attendent. Ils pressentent la nécessité d'une véritable réconciliation avec la nature, et nous n'avons qu'à nous appuyer sur les contradictions qui les habitent, les contradictions qui traversent notre société, pour leur faire comprendre le sens de cette authentique et complète conversion que nous avons à vivre dans notre rapport à la nature.

 

 

 

 

 

Se réconcilier avec la culture

 

 

 

Nous avons également à vivre une conversion dans notre rapport à la culture : ce sera notre second point. C'est là un enjeu très important, et très intéressant. Sur quoi se fonde en effet le concept de genre, et le discours actuel sur le genre ? Il se fonde sur un soupçon à l'égard de la culture. Nous sommes en conflit avec la nature, et nous sommes aussi en conflit avec la culture. Quand Madame Vallaud-Belkacem répète à longueur de temps qu'il faut déconstruire les stéréotypes sexistes, elle affirme en fait que la culture est saturée de clichés sur les hommes et sur les femmes, et qu'il s'agit de les supprimer progressivement pour que nous puissions devenir enfin des êtres libres.

 

 

 

La culture, source d’aliénation ?

 

 

 

De fait, toute notre société, et toute la modernité en général, sont habitées par cette idée profonde selon laquelle la culture, tout ce qui nous a été transmis et qui a formé le regard que nous portons sur le monde, aliène notre liberté. La conception du monde, les valeurs, les normes et les règles qui habitent notre culture pèsent sur nous et nous enferment. C'est la raison pour laquelle la transmission de la culture est devenue en soi un problème.

 

 

 

Le refus de la transmission

 

 

 

Quand j'étais à l'IUFM – car j'ai eu la joie de vivre l'expérience de la dernière promotion des IUFM - tout le credo de l'institution consistait à nous dire, à nous qui étions de jeunes enseignants : vous ne devez surtout pas transmettre la culture. Vous ne devez pas transmettre : c'était vraiment là le dogme explicite. Il faut simplement, nous disait-on, créer le contexte et les conditions dans lesquels les élèves vont produire leur propre savoir. Le véritable drame serait que vous fassiez passer, de votre esprit au leur, tout un contenu culturel, qui serait autant de déterminations que vous leur infligeriez. C'était le leitmotiv de l'institution, et c'est celui que nous vivons aujourd'hui aussi à travers le concept de genre : il faut déconstruire la culture, déconstruire les stéréotypes qu’elle véhicule et qui aliènent notre liberté. L’école devient paradoxalement un lieu de déconstruction, avant même d’avoir rien construit. Cette perspective est devenue centrale dans la formation et la recherche à l’Université.

 

 

 

Déconstruire les stéréotypes

 

 

 

Nous nous réveillons aujourd'hui sur cette question du genre, mais cela fait déjà des décennies outre-Atlantique, et plusieurs années en France, que dans les universités, et notamment toutes les universités littéraires, le concept de genre - est extrêmement présent à l'intérieur même des formations. Peut-être les étudiants dans cette salle pourraient-ils le confirmer. Un très bon ami enseigne actuellement la littérature à Bordeaux : dans son université, on ne fait plus un cours de littérature qui ne parle pas du genre. On n’étudie plus La Princesse de Clèves, par exemple, mais on étudie la construction des stéréotypes de genre dans La Princesse de Clèves, pour considérer à quel point, à travers la narration, sont élaborés des dispositifs d’aliénation, une représentation hiérarchique des sexes. L'héroïne est une femme, elle est amoureuse, faible, tourmentée, habitée par la passion, fragile. A l'inverse l'homme est un guerrier, un homme de pouvoir. D'un côté la dépendance, de l'autre la puissance : tout cela construit un stéréotype sexué, inégalitaire et machiste ; et tout cela, c’est la culture.

 

 

 

Il faut donc déconstruire les stéréotypes sexistes pour nous libérer. La culture nous empêche d'être nous-mêmes. La culture que nous recevons, la culture qui nous est transmise nous empêche de devenir libres. C’est tout spécialement le cas de la culture qui nous est transmise dans ce lieu si particulier, et si abominable, qu'est la famille, et en particulier celle qui s’approche le plus d’un donné de la nature. Dans la famille, précisément, on se reproduit, et on reproduit des stéréotypes qu'on a reçu de ses parents, qui les avaient eux-mêmes reçus de leurs parents... La famille est un lieu de reproduction de stéréotypes, donc un lieu d’enfermement, de déterminismes. Et c'est ce que nos responsables politiques disent d’elle. Vous avez certainement déjà entendu cette incroyable déclaration de Vincent Peillon - qui ne comptait pas spécialement rendre hommage à votre mission de parents : « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d'arracher l'élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel. »[9] La famille est donc une source de déterminismes, et assurer la liberté de l’enfant impose de l’arracher à ce premier lieu d’aliénation. C'est là la mission de l'école – et le sens de la scolarisation précoce, que préconisait Vincent Peillon : l’Etat prend en charge la libération du futur citoyen en puissance qu’est l'élève qu'on va, le plus tôt possible, soustraire à l’influence exclusive de ses parents.

 

 

 

Rééduquer au lieu d’éduquer

 

 

 

Tous ceux qui transmettent la culture véhiculent des stéréotypes, consciemment ou non. C'est la raison pour laquelle nos gouvernants, dans leur grande bienveillance, ont résolu de prendre en charge, non pas notre éducation, mais notre rééducation, pour déconstruire progressivement ces stéréotypes qui nous ont été transmis dans ce lieu abominable qu'est la famille. Dans la famille, rendez-vous compte, il y a des choses horribles qui passent - des religions, des principes moraux, des traditions, du patrimoine... Bref, tout ce qui, dans ce processus de transmission, enferme la liberté toute neuve des enfants. Quand vous, parents, voulez transmettre à vos enfants les valeurs dont vous avez hérité et dont vous avez vécu ; quand – pire encore ! - vous voulez leur transmettre votre foi, vous ne faites que les enfermer dans le moule qui vous a marqués. Vous les prédéterminez, alors qu'il faudrait au contraire les laisser libres, libres de choisir leurs convictions, leurs valeurs, leur religion, tout ce qu’ils voudront. Allons jusqu’au bout : il faudrait les laisser aussi libres que ces enfants qui, par la grâce de la nouvelle législation australienne, vont pouvoir à l’âge de raison choisir eux-mêmes leur propre sexe, parce que leurs parents se seront abstenus, dans le courageux non-choix d’un agnosticisme total, de leur infliger une détermination, quelle qu’elle soit.

 

 

 

La culture est donc coupable. La transmission est coupable. La transmission nous aliène, et il faut nous en débarrasser : il faut donc déconstruire la culture. Cette conception est liée à la définition même de la modernité ; en philosophie, la modernité commence avec le travail de Descartes, avec le « doute méthodique ». Vous vous rappelez certainement la petite phrase de Descartes : « je pense, donc je suis ». Elle s'inscrit en fait dans un contexte très précis, qui fait de Descartes la figure initiale de la modernité. D’un certain point de vue, nous sommes tous René Descartes.

 

 

 

Naissance de la modernité

 

 

 

Lorsqu’il entreprend les Méditations Métaphysiques, Descartes a un peu plus de quarante ans. Dans sa jeunesse, il a été un très bon élève, dans une très bonne école – il le raconte d’ailleurs en toute immodestie dans le Discours de la Méthode. Mais voilà, écrit-il, « sitôt que j'eus achevé tout ce cours d'études, au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je (…) me trouvais embarrassé de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me semblait n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance. »

 

 

 

Pour Descartes, le drame de notre existence, c’est que nous avons été des enfants... Pendant que j'étais un enfant, ma raison critique n'était pas encore complètement développée. Et mes parents et mes enseignants ont profité de cette fragilité temporaire pour me faire entrer dans l'esprit quantité d'opinions, dont je suis incapable de dire si elles sont vraies ou fausses. Voilà la source de notre aliénation : tout ce qui nous a été transmis demeure incertain pour nous, parce que tout cela est relatif à une famille, à une culture, à une période de l’histoire ; de ce que nous avons dû apprendre, nous n’avons rien pu vérifier. Et nous voilà enfermés dans tous les préjugés qui nous ont été infligés.

 

 

 

La tragédie de l'homme moderne est tout entière exprimée dans cette magnifique formule de Descartes : « pour ce que nous avons été enfants avant que d'être hommes… ». Pour cette raison, à cause de cette vulnérabilité provisoire, nous avons été soumis au « gouvernement » de nos précepteurs ; nous sommes devenus les sujets de nos maîtres, qui nous ont déterminés à être ce que nous sommes.

 

 

 

Que faire alors pour se libérer de cette aliénation initiale ? Parvenu à l’âge mûr, Descartes se retire à la campagne, au coin du feu, et écrit les Méditations métaphysiques. Ces Méditations commencent par l’exercice radical du doute méthodique : maintenant, je vais douter de tout ce que j'ai cru vrai jusque-là, je le déconstruis progressivement. Et pour commencer, je rejette immédiatement tout ce que j’ai reçu de mon éducation, tout ce qui m’a été transmis, tous les produits de la culture. Bien sûr, la grande différence entre Descartes et les relativistes que nous sommes aujourd'hui, c’est que ce doute méthodique sert de point de départ à un travail de reconstruction... Mais le mouvement de la pensée qui reconquiert des certitudes, ce mouvement commence par un « je ». Descartes le dit d’ailleurs dans le Discours de la Méthode : je me résolus de « ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même. » Il s’agit donc de reconstruire tout le savoir, toute la connaissance du vrai, du bien et du juste, mais à partir de ma propre raison. La certitude initiale qui pourra fonder toutes les autres, c’est celle du cogito : « Je pense, donc je suis. » La modernité commence avec cette affirmation de l'individu, par la disqualification de la transmission. Déconstruire ce que j’ai reçu, pour pouvoir reconstruire un savoir qui, étant transparent à ma conscience, sera mien et sera certain. « Je pense, donc je suis » : la modernité commence par un « je », par l’affirmation de cet « ego » cartésien, à la fois cause et conséquence de la déconstruction de la culture.

 

 

 

C'est - en beaucoup moins bien dit et beaucoup moins bien écrit, évidemment - ce que nous propose aussi Najat Vallaud-Belkacem, lorsqu’elle affirme que, pour nous libérer, il faut déconstruire les stéréotypes sexistes qui nous ont été infligés par notre éducation, notre culture. - Vous voyez, c’est tout ce que je voulais dire en affirmant que les politiques ne sont pas conscients de ce qui les traverse. Ils croient faire l'histoire mais c'est l'histoire qui les fait. Ils croient produire de grandes idées, mais ce sont ces grandes idées qui produisent leur propre discours. La meilleure preuve en est qu'ils les expriment beaucoup moins bien que ceux qui les ont déployées. « Il faut déconstruire les stéréotypes sexistes », ou « arracher l’enfant aux déterminismes », c'est quand même beaucoup moins beau que cette simple expression : « pour ce que nous avons tous été enfants avant que d'être hommes, et qu'il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos précepteurs… » Si vous n’en pouvez plus du discours politique et médiatique aujourd’hui, il faut lire le Discours de la méthode : vous retrouverez dans les premières pages toute l'histoire de la société contemporaine. C’est une très belle autobiographie collective…

 

 

 

 

 

La culture, lieu de naissance de la liberté

 

 

 

Il faudrait discuter de façon approfondie le regard que la modernité porte sur la culture ; cela supposerait une réflexion à part entière. Mais pour porter une objection très synthétique à cette volonté de déconstruction, nous pouvons faire valoir qu’elle se méprend, en profondeur, sur ce qu’est la culture, et sur son rapport à la liberté. La culture n'est pas ce qui nous emprisonne, mais au contraire ce dans quoi naît une liberté. Bien sûr, les cultures sont toujours particulières : il y a une pluralité de cultures, chacune étant le résultat d’une histoire différente. Mais ce n’est qu’à l'intérieur d’une culture, et dans l’exacte mesure de sa richesse, de sa qualité, de sa maturité, que nous pouvons naître à la liberté et tenter de conquérir notre propre singularité.

 

 

 

 

 

La langue, forme primordiale de la culture

 

 

 

Pour le comprendre, prenons un exemple très fondamental : la première figure de la culture, c’est la langue. Entrer dans une culture, c'est d'abord apprendre à parler, recevoir une langue. Les langues, comme les cultures, sont particulières. Il n'y a pas de langage universel, déductif, géométrique, de langage pur de toute contingence. Chaque langue a son histoire singulière, accidentée, heurtée. Dans chaque langue, il y a donc une tradition faite de contingences, de revirements, d’arbitraire et d'aléas. Mais c'est pourtant à l'intérieur d'une langue, et d'une langue particulière, que nous pouvons découvrir ce que nous sommes. En-dehors de la langue, c'est-à-dire en-dehors d'un univers culturel, il n'y a pas de pensée libre, il n'y a pas de pensée du tout, il n'y a pas d'individualité véritablement vécue.

 

 

 

Le mystère de la médiation

 

 

 

Ce que la théorie du genre, et ce que nos sociétés modernes en général, ignorent (et c'est la raison de la condamnation qu’elles portent sur la famille, raison pour laquelle il s'agit d'une question très importante), c’est que l'homme est par nature un être de médiation. L’homme est par nature un être de culture - c'est-à-dire de médiation.

 

 

 

Il faudrait une soirée entière pour en parler, tellement cela est beau et mystérieux. L'homme est par nature un être de médiation : pour le dire autrement : je ne suis pas immédiatement moi-même. Je ne suis pas naturellement moi-même. Être soi-même, ce n'est pas immédiat : il faut devenir soi-même. Ceci nous ramène à cette devise de Pindare, qui a marqué l'apparition de la philosophie : « Deviens ce que tu es. »[10] Cette formule paraît curieuse : normalement, si l'on veut devenir quelque chose, c'est qu'on ne l'est pas encore. En terminale, je rêvais de devenir professeur de philosophie : maintenant je n'en rêve plus, je le suis. Mais si maintenant nous réfléchissons sur un plan plus essentiel, nous devons reconnaître que ce qui est profondément en jeu dans notre existence, c'est finalement de devenir toujours un peu plus nous-mêmes.

 

 

 

Celui à qui on ne transmet aucun savoir, aucun repère, se trouve privé de cela seul dans quoi peut se construire une liberté nouvelle : il ne possède même pas le moyen d'accéder à ce qu'il est, à ce qu’il pourrait être. Être libre, ce n'est pas du tout immédiat. Être soi-même, ce n'est pas du tout spontané. Regardons par exemple un grand artiste : pour composer quelque chose d'aussi singulier, d'aussi incroyablement intérieur qu'un Nocturne de Chopin, il a d’abord fallu que Chopin fasse des gammes. Il ne suffit pas de s’asseoir devant un piano et de taper au hasard sur les touches de façon instinctive pour produire quelque chose de libre, d’original, d’authentiquement personnel. Il faut passer par la médiation de l’altérité, en particulier de l’éducateur ; il faut accepter de recevoir de lui la culture qu’il peut nous transmettre, y compris avec les repères qu’elle porte, et qui nous élèveront jusqu’à nous-mêmes.

 

 

 

La modernité et le rêve de l’autosuffisance

 

 

 

Mais le propre de l'homme moderne, c’est qu'il voudrait ne rien avoir à recevoir. Il voudrait être un « self-made man », ne rien avoir reçu des autres ; comme Descartes, il voudrait en fait ne jamais avoir été un enfant... C’est ignorer que l'homme est par nature un être de médiation. C'est là d'ailleurs notre grande différence avec l'animal ; et quand bien même aucune autre ne nous apparaîtrait plus, ce serait encore notre seule différence avec l'animal. L'animal est un être d'immédiateté, pour une très grande part en tout cas. Et ceci est tout à fait fascinant pour nous.

 

 

 

Immédiateté ou dépendance

 

 

 

Prenons l'un de mes exemples favoris, l'exemple du coucou. Le coucou gris est un animal fabuleux. Comme vous le savez, ne fait pas de nid : la maman coucou pond ses œufs dans le nid d'un autre oiseau. La petite merlette, par exemple, fait son nid, pond ses œufs et s'en va chercher de la nourriture. Le coucou passe et pond son œuf dans le nid de la petite merlette. La petite merlette revient, elle n'a pas compris - elle ne sait pas compter d'ailleurs, elle couve donc tous les œufs. Il se trouve que l'œuf du petit coucou arrive à maturation avant les autres : le petit coucou casse sa coquille, il sort la tête de l'œuf. Et quelle est la première chose que fait le petit coucou ? Il casse les autres œufs, et les jette par-dessus bord. La question est la suivante : qui a appris au petit coucou ce qu'il devait faire pour éliminer ses concurrents dans la lutte pour la vie ? Personne. Pour nous, c'est absolument inouï…

 

 

 

Ce qu'on appelle l'instinct chez l'animal, c'est-à-dire cette immédiateté, qui fait que l'animal n'a pas besoin d'une médiation pour posséder toutes les facultés qui lui seront nécessaires pour survivre, est un phénomène incroyable. Comme le dit Aristote, « le propre du philosophe est de s'étonner » - s'étonner, ici, signifie en même temps s'émerveiller - et cela est justement étonnant, merveilleux, et profondément mystérieux pour nous. A côté du petit coucou gris, l'instinct du petit bébé humain est considérablement réduit. Le bébé peut crier quand il a faim, mais à part cela... Si vous le laissiez tout seul, il ne se débrouillerait pas longtemps.

 

 

 

Bref, il y a une immédiateté de l'animal qui est exceptionnelle. On pourrait en prendre une infinité d'exemples. Chez l'homme, il en va tout autrement. L'homme est naturellement capable de parler, par exemple : mais pour accomplir cette faculté, il doit rencontrer d'autres hommes, qui lui apprendront à parler. Contrairement à l’animal, nous avons besoin de cette médiation pour effectuer ce dont pourtant nous sommes capables par nature. Nous dépendons de l’autre pour accomplir notre être propre. Qui nous a donné à nous-mêmes ce que nous sommes ? C'est ce tiers qui s’est trouvé sur le chemin de notre enfance pour nous apprendre à marcher par nous-mêmes pour rejoindre notre propre personnalité - et en tout premier lieu, pour les plus chanceux d'entre nous, ces tiers ont d’abord été nos parents. Vous le savez bien, vous qui êtes parents : donner à un enfant sa propre liberté, l'enfanter à sa propre singularité - cette médiation entre l’enfant et lui-même prend un temps infini, et elle suppose même une part de lutte et de conflit, pour parvenir à lui transmettre ce qui, dans la culture, viendra accomplir sa nature.

 

 

 

C'est là quelque chose de très mystérieux, que nous ayons ainsi à nous recevoir des autres, et à nous recevoir en particulier de cette première figure de médiation que sont nos parents. Voilà la clé du mystère de nos vies – et la clé d'une tragédie aussi, parce qu’il n'est jamais acquis de devenir vraiment soi-même. Nous ne parvenons jamais définitivement à coïncider avec nous-mêmes. Comme le dit Bernanos, il est si difficile d’être simple[11] ; il faut tant de travail pour être naturel, tant d’effort pour devenir vraiment soi-même, pour rejoindre notre nature, pour devenir vraiment humains… Et toute notre vie, nous aurons toujours à nous dépasser pour conquérir notre propre liberté, et notre singularité. Être soi-même, c'est très difficile. C'est peut-être même l'enjeu de l'existence. Rien sans doute n’est plus difficile, et en même temps, c’est aussi l’occasion de nous émerveiller, car de ce fait notre vie est caractérisée toute entière par cette progression - alors que, dans son immédiateté, l'instinct animal est caractérisé par une récurrence presque totalement cyclique.

 

 

 

Depuis qu'il y a des merles et des coucous, les coucous font le même coup aux merles, et les merles se font toujours avoir par le coup du coucou : cela ne changera jamais. Tant qu'il y aura des coucous et des merles, ils se joueront toujours le même tour. Il faudrait bien sûr nuancer cette répétition, car il y a une part d'évolution dans l'animalité, et il y a aussi une part d'instinct chez l'homme. Mais malgré tout, le coucou n'invente pas de technique pour améliorer sa méthode, et le merle n'invente pas de technique pour parer le coup du coucou. Et de fait, c'est aussi pour cela que tout va bien chez les animaux : dans la ruche, vous ne trouverez jamais des abeilles anarchistes pour lancer une révolution, construire une société sans ouvrières et couper la tête de la reine. En définitive, la ruche ne connaît pas la crise…

 

 

 

La culture et la différence des sexes

 

 

 

Je crois que nous avons besoin de nous réconcilier avec la culture comme ce dans quoi naît notre liberté. Et cela est vrai en particulier sur la question de la différence des sexes. Nous l’avons vu, il n'est pas facile d'être soi-même : et en particulier, il n'est pas facile d'être un homme, et il n'est pas facile d'être une femme. La culture est ce dans quoi nous arrivons à conquérir notre propre personnalité, dans sa singularité. Là encore, la culture est ce qui nous aide à élaborer, à comprendre, à apprivoiser cette singularité, en particulier dans cette grande différence qu’est l’altérité sexuelle qui, quoi qu'en dise la théorie du genre, traverse notre expérience humaine de façon radicale et bouleversante.

 

 

 

Langue et singularité

 

 

 

Revenons à cette première figure de la culture, qu’est la langue. Prenez par exemple les mots les plus fondamentaux qui désignent la différence des sexes. Le simple mot « mère », tenez : j’ai travaillé avec mes élèves cette année sur la question de la matière. Matière vient du latin mater, mère, qui a donné materia, la matière. Etymologiquement, la mère a donc une relation singulière avec la matière. La signification de cette proximité est simple : quelle est en effet la plus grande différence entre les hommes et les femmes ? C’est que, contrairement aux hommes, les femmes peuvent donner corps à un enfant. Les femmes, à elles seules, donnent corps à toute l'humanité. L'immense différence qui traverse notre humanité est là. Elle tient dans cette expérience que nous, les hommes, ne connaîtrons jamais, et qui constitue pour nous un mystère insondable : le fait de pouvoir engendrer le corps d'un autre. La mère a, dans la relation d'engendrement, une responsabilité tout à fait singulière, une place à part et parfaitement inouïe. Et dans le simple mot de mère, mater, il y a une racine qui traverse la culture et qui nous aide à apprivoiser, par la signification profonde de ce mot, ce qu'est une mère, dans la singularité de la maternité.

 

 

 

Si vous voulez, passons maintenant au mot de « père ». C'est déjà plus compliqué, et plus polémique... Le mot de père en effet, pater, en latin, vient d’une racine sanskrite, pā- ou pāt-, qui signifie d'une façon générale « protéger » et « nourrir ».[12] On retrouve cette racine dans « pasteur », celui qui fait « paître » le troupeau, celui qui nourrit les brebis. Le père, pater, a donc une relation particulière avec la fonction du travail qui consiste à nourrir, à apporter la nourriture au couple de la mère et de l'enfant – couple rapproché par la dépendance organique de l’enfant à sa mère au début de sa vie. Évidemment, le dictionnaire étymologique véhicule typiquement ce que Najat Vallaud-Belkacem appellerait un stéréotype sexiste.

 

 

 

Vous remarquerez à cette occasion que déclarer la guerre aux stéréotypes sexistes, c'est en fait déclarer la guerre à la culture toute entière, puisque la culture est tout entière traversée par la différence des sexes. Prenez par exemple notre façon de nous habiller : elle constitue un fait culturel. Or notre façon de nous habiller est toute entière traversée par la différence sexuelle. Cette différence habite, de façon à chaque fois singulière, toutes les sociétés et toutes les cultures du monde. Déclare la guerre aux différences entre les sexes telles que la culture les élabore, c’est tout simplement déclarer la guerre à la culture. Tant qu'il y aura de la culture, elle continuera à élaborer cette différence qui traverse notre humanité. Parce que la culture exprime cette singularité que nous voulons refuser, nous la mettons au banc des accusés ; parce que la langue dit un ordre qui nous dépasse, nous la considérons comme une oppression insupportable contre notre liberté. Roland Barthes disait que la langue est fasciste : il exprimait ansi cette révolte contre la langue, qui témoigne de ces frontières dont nous ne voulons pas.

 

 

 

Et pourtant, ne devrions-nous pas plutôt écouter dans la langue tout ce qu’elle a à nous apprendre ? Il est magnifique de se dire que, dans la longue histoire des mots de « père » et « mère », on lit déjà un indice de la responsabilité singulière de l'homme et de la femme à l'intérieur de la famille. Nous sommes les héritiers inconscients de cette histoire, de la richesse de cette tradition culturelle qui nous aidera, si nous savons la recevoir, à apprivoiser notre propre nature. Ce trésor infini nous est transmis dans chacun des mots de notre langue, même les plus simples et les plus familiers. Quand un enfant dit pour la première fois « maman » ou « papa », il parle latin, il parle sanskrit… Dans ces premières syllabes déjà, c'est toute la culture qui traverse les millénaires pour nous apprendre à nous reconnaître, pour nous aider à apprivoiser cette différence si difficile et si précieuse qui distingue l'homme de la femme.

 

 

 

Déconstruire le langage

 

 

 

Mais maintenant, guerre à la langue. Cela va être abominable. On va commencer par faire la guerre à l'orthographe. On écrira tous les mots avec -e-s. Najat Vallaud-Belkacem - toujours elle, ce n’est pas qu'il s'agisse d'une grande référence philosophique, mais décidément nous aurons beaucoup parlé d'elle - a lancé un concours pour les lycéens et les étudiants pour les sensibiliser à la lutte contre les discriminations. Eh bien, figurez-vous que ce concours s'appelait « égalitée ». Avec un e : égalitée. Le mot était déjà féminin, mais cela ne suffisait pas : il a fallu lui ajouter un –e.

 

 

 

On a décidé qu'on allait faire la guerre à la langue, parce que la langue nous insupporte : que le mot égalité soit féminin sans avoir son –e muet à la fin, cela paraît scandaleux. La règle qui consiste à utiliser le masculin comme neutre au pluriel, voilà quelque chose qui va devenir, vous allez voir, parfaitement détestable et rétrograde. Il faut compter en nombre de mois le compte à rebours avant de voir l'administration imposer partout l'écriture en –e-s. Quand j'étais à l’ENS, il y a quelques années, toutes les communications de l'administration étaient déjà écrites comme cela : les normalien-ne-s, les étudiant-e-s. Voilà enfin l'égalité-e ! On va faire la guerre à la langue, parce que la langue est traversée par des stéréotypes, et il est donc urgent de la déconstruire.

 

 

 

La question qui est posée est donc la suivante : voulons-nous poursuivre cette entreprise de déconstruction de la culture au nom de notre libération, ou voulons-nous accepter de nous réconcilier avec la culture ? C'est-à-dire, tout simplement, voulons-nous accepter d'avoir quelque chose à recevoir de l'humanité qui nous précède, de ce qu'elle a élaboré au fil des siècles, de ce qu'elle a mûri pour nous aider à devenir un peu plus ce que nous sommes - hommes et femmes ? Le grand risque, de ce point de vue-là, c’est que lorsqu'on aura déconstruit tous les stéréotypes sexistes, lorsqu’on aura déconstruit la culture, on retrouvera ce qu'il reste dans l'homme quand la culture n’a pas encore accompli son humanité, c'est-à-dire la barbarie.

 

 

 

Je le vois bien comme enseignant – oh, bien sûr, pas encore dans les lieux où des familles vigilantes et attentives veillent sur ce qui est transmis à leurs enfants... Mais pour avoir enseigné en zone urbaine sensible, dans des quartiers où bien des familles ne savent pas transmettre une culture parce qu'elles-mêmes sont souvent déracinées et qu'il n'y a quasiment plus de traditions culturelles à transmettre ; dans ces lieux où l'éducation nationale n'enseigne plus rien, parce qu'elle n'apprend plus qu'à déconstruire et qu'elle rééduque au lieu d'éduquer ; dans ces lieux-là, nous n’offrons pas aux jeunes l’occasion d’une plus grande liberté, d’une plus grande singularité, d’une plus grande créativité. C’est l’humanité même en l’homme qui semble diminuer, quand la culture n’est plus transmise.

 

 

 

Voilà donc notre seconde question fondamentale, qui engage d'une façon générale le regard qui est porté sur l'éducation, et d'une façon particulière le regard qui est porté sur la famille. Est-ce que nos dirigeants politiques veulent continuer à regarder la culture, et singulièrement la famille, comme un obstacle à l’autonomie des enfants - ou est-ce que nous allons réussir à comprendre enfin que ce n'est jamais que dans une famille, et dans une culture, que naît une authentique liberté ?

 

 

 

 

 

Se réconcilier avec la différence

 

 

 

Nous arrivons au troisième point, la question de la différence. Le temps me manque, et je vais aller très vite, mais c'est un point qu'il faut absolument évoquer. La société contemporaine a beaucoup de mal à vivre la différence. Elle a beaucoup de difficultés dans son rapport à la différence. Si on devait la définir pour nos successeurs dans quelques millénaires, je dirais que le propre de notre société contemporaine est son incapacité à vivre la différence. Cela peut paraître curieux, parce que je fais partie d'une génération, comme certains dans cette salle, qui a été bassinée pendant toute son adolescence par l'incantation du respect des différences. On en a fait des chansons, des vidéos, des clips et des ateliers de sensibilisation à la tolérance.

 

 

 

On ne nous a parlé que de cela, mais en réalité, bien souvent, lorsqu’on parle beaucoup d'une chose, c’est qu'il y a un problème derrière. L’incantation est parfois un symptôme. Et de fait, je crois que nous avons beaucoup de mal à considérer sereinement la différence. Toute différence nous apparaît comme une inégalité, et toute inégalité comme une injustice. Toute différence est donc un scandale.

 

 

 

La différence entre l’homme et l’animal – après le genre, l’antispécisme

 

 

 

C'est le cas de plusieurs différences fondamentales. J'en ai involontairement évoqué une à l'instant : la différence entre l'homme et l'animal. Quand vous êtes professeur en terminale, il y a un seul cours dans l'année dont vous pouvez être certain qu’il sera horrible, à chaque fois. Le cours pendant lequel vous recevrez des boulettes en papier, celui qui suscitera la révolte générale des élèves, ce n'est pas le cours sur la politique, ni celui sur la religion, mais c'est, curieusement, le cours sur le langage.

 

 

 

Lors de ce cours, en effet, vous êtes obligé, à un moment donné de la réflexion, de dire à vos élèves que le fait d'avoir un langage articulé est le propre de l'homme. L'animal ne parle pas, au sens précis de ce terme. Il y a une communication animale, bien sûr, qui est tout à fait extraordinaire. Vous l’avez compris, je n'ai aucun mépris pour le règne animal. Les animaux ont une faculté de communication qui, par bien des aspects, est considérablement plus efficace que la nôtre : avec toute la complexité de notre langage, nous sommes parfois bien incapables de nous comprendre… Mais les animaux ne parlent pas cependant, au sens où ils ne produisent pas ce système de signes articulé qu’est une langue ; ils ne se mettent pas d’accord entre eux pour relier un son à une signification. Pour le dire de façon triviale, les animaux n'écrivent pas de dictionnaire.

 

 

 

Lorsque vous dites cela en classe, vous déclenchez la révolte générale - quel que soit d'ailleurs l'endroit où vous enseignez. Tous les élèves protestent. « Comment pouvez-vous dire que mon chien ne parle pas ? Et pourquoi mon chat n'aurait-il pas des émotions ? Et ce n'est pas parce que vous ne comprenez pas mes poissons rouges que vous pouvez dire qu'ils ne parlent pas ? Et ainsi de suite. Maintenant, je crois que je connais tous les exemples de Sciences et Vie Junior : les dauphins se donnent des prénoms, les bonobos comptent jusqu'à quatre... Je connais tout cela par cœur.

 

 

 

Alors vous vous défendez pied à pied, avec prudence. Promis, je n'ai rien contre votre chat... Mais oui, vos poissons rouges sont assurément extraordinaires. Encore une fois, j'ai beaucoup d'admiration pour le règne animal : il ne s'agit pas là de mépris. Il ne s'agit même pas de désigner ici une infériorité de l'animal. Et cependant, vous êtes obligé de vous battre avec acharnement contre toute la classe pour conclure, au bout de deux heures, que peut-être les dauphins se donnent des prénoms et les bonobos comptent jusqu'à 4... mais que, jusqu'à preuve du contraire, on n'a jamais vu de bonobo composer un sonnet passionné devant le soleil couchant pour déclarer sa flamme à sa belle. Voilà, et vous sortez de cours épuisé, et vous vous dites soudainement que vous avez dû passer deux heures à tenter de montrer qu'il doit quand même y avoir une différence entre l'homme et l'animal - différence dont vous pourriez penser qu'elle saute aux yeux.

 

 

 

Mais de fait - et c'est très important - rien ne saute jamais aux yeux. Le problème du monde contemporain est de penser qu'il n'y a pas de vérité, ce qui n’a tout simplement aucun sens. Mais le problème que nous pourrions avoir, lorsque nous avons des convictions enracinées, c’est de penser qu'il y a des évidences. Il n'y a pas d'évidences – au sens où l’évidence désigne, étymologiquement, une vérité qui se ferait voir toute seule (ex-videre). Aucune vérité ne saute aux yeux par elle-même. Vous voyez, nous parlons du genre aujourd'hui, et le genre a déjà bien accompli son œuvre. L'année dernière, nous avons été nombreux à défiler pour rappeler qu'il y a une différence entre l'homme et la femme – un père, une mère, et cela nous paraissait « élémentaire »; mais en fait non. C'est vrai, bien sûr. Mais ce n'est pas évident. Il y a beaucoup de gens qui ne voient plus la différence entre l'homme et la femme, de la même façon que mes élèves ne voient plus la différence entre l'humain et l'animal. Cette différence leur apparaît comme une injustice scandaleuse ; et le simple fait de la signaler suffit à les révolter.

 

 

 

Cela me permet d'anticiper un peu, puisque nous sommes en train de parler de débats de société : le prochain sujet est déjà prêt, c'est la question de l'antispécisme. Le genre est désormais une affaire réglée : vous avez tous compris, les hommes et les femmes, c'est pareil ; voilà qui est acquis. Cette étape est donc franchie. Maintenant, il s’agit de vous montrer qu’il n’y a pas de différence entre l'homme et l'animal. Ce sujet est déjà très avancé ; vous allez le voir, de plus en plus, surgir dans le débat politique et culturel. Par exemple, une soixantaine d'intellectuels ont signé récemment une pétition pour que les animaux ne soient plus reconnus par le Code civil comme des biens meubles. C'est très choquant que mon chat soit un bien meuble, il faut qu'il soit reconnu comme un être sensible. – Mais nous alors, humains, que sommes-nous ? Des êtres sensibles également. CQFD.[13]

 

 

 

Les occasions d’aborder cette questions vont donc se multiplier. Il y a beaucoup d'entrées possibles : le bien-être animal – par exemple, l’augmentation de l’espace vital des cochons dans les élevages. Pour ma part, je ne suis pas du tout opposé à ces évolutions en soi : il est bon de veiller à ce que les animaux soient bien traités. Mais ces sujets servent en fait à introduire la question de la différence entre l’homme et l’animal. C’est cet arrière-plan qui explique par exemple la virulence extrême des débats sur la corrida. La corrida représente en effet une affirmation radicale de la singularité de l’espèce humaine. C’est une affirmation rare : après tout, manger des poulets ne nous distingue pas du lion, qui mange des antilopes. Au fond, nous ne faisons là rien d'autre que notre boulot de carnivore. Nous sommes encore des animaux d’une parfaite banalité. Mais lorsque nous allons à la corrida, c'est différent : il s’agit de considérer de façon gratuite le spectacle de la souffrance de l'animal. Nous combattons le taureau dans un but purement esthétique ; et cela, aucun animal ne le fait. Le défenseur des animaux dira que c’est la marque propre de notre cruauté. D'ailleurs l'antispécisme a ceci d’étonnant qu’il ne cesse de rappeler que les animaux sont peut-être des animaux, mais que seul l'homme est bestial : les animaux, eux, ne tuent que pour manger. Nous sommes donc des animaux comme les autres, à cette seule différence près que nous sommes les seuls coupables. Nous retrouvons sur ce point une proximité extraordinaire avec le genre, qui affirme qu’il n’y a aucune différence entre les hommes et les femmes – si ce n’est que les hommes sont coupables. Bref, il y a là un sujet très important : soyez assurés que vous allez voir venir de plus en plus, dans le débat contemporain, l'idée qu'il n'y a pas de différence entre l'homme et l'animal.

 

 

 

 

 

La différence entre l’adulte et l’enfant 

 

 

 

 

 

Il y a bien d’autres différences fondamentales que nous n’arrivons plus à voir. Parmi elles, une distinction qui nous est devenue invisible est la différence entre l'adulte et l'enfant. Vous y êtes confrontés dans votre métier d'éducateurs : dans la société contemporaine, l'idée que l'adulte ait une parole d'autorité, une parole différente dans sa qualité propre de celle de l'enfant, c'est en soi une idée qui n'est plus évidente. Cet effacement des différences rend très difficile la position des éducateurs, surtout pour ceux qui n'ont pas eu l'occasion d'entendre une parole claire à propos de leur mission propre.

 

 

 

La différence entre l’homme et la femme

 

 

 

Et bien évidemment, la différence fondamentale que nous n'arrivons plus à voir, c’est la différence entre l'homme et la femme. C'est celle dont nous avons le plus parlé ce soir, et qui nous préoccupe le plus en ce moment. Là encore, nous interprétons cette différence comme un scandale. L’égalité que nous voudrions construire n'est pas une égalité dans l'acceptation et le respect des différences, mais une égalité dans l'uniformisation absolue des conditions.

 

 

 

Et une fois encore, une question décisive nous est posée : accepterons-nous de nous réconcilier avec cette différence qui traverse notre humanité ? De fait, il est permis de penser que la différence entre l'homme et la femme, la capacité de donner chair à un enfant et la responsabilité différente qui appartient à l'homme, il est permis de penser que cette différence nous traverse de façon très profonde, et que ce n'est pas une différence anodine. C'est au contraire l'une des différences autour desquelles se structurent notre humanité et notre personnalité. Voulons-nous continuer de considérer que cette différence est un scandale et une injustice en soi, ou serons-nous capables de nous réconcilier avec elle, pour nous accepter tels que nous sommes, dans la singularité de notre existence ?

 

 

 

Là encore, je crois que nous avons un point d'appui merveilleux pour entrer en dialogue avec nos contemporains : nous avons tellement entendu parler du respect des différences que, d'une certaine façon, il nous suffit maintenant de demander aux partisans de l’égalité de genre de respecter vraiment ce que nous sommes. Si nous voulons respecter authentiquement les différences, nous devons laisser chacun être ce qu’il est. Et en particulier, il faut exiger que la société laisse les femmes être ce qu’elles sont, qu’elle accepte de les reconnaître, même et surtout lorsqu’elles veulent être différentes des hommes. Car en fait, la différence qui est profondément menacée par le concept de genre est celle que les femmes incarnent dans le monde.

 

 

 

La victoire de l’uniformité ?

 

 

 

Pour être plus concrets, prenons par exemple la question du rapport au travail. Je ne prétends pas répondre à cette question de façon exhaustive. Elle est pour chaque personne, pour chaque couple, l’occasion de discernements très complexes, dans lesquels entre un très grand nombre de paramètres ; je ne veux donc surtout pas rentrer dans une facilité de langage qui consisterait à dire que les hommes travaillent et les femmes sont au foyer. Il est simplement très intéressant de considérer la façon dont cette question se pose aujourd’hui : on prétend aujourd’hui libérer les femmes des normes sexistes qui pèsent sur elles. Mais en réalité, on remplace ces normes par une autre norme, qui est d'autant plus sournoise qu'elle ne dit pas son nom, et qu'elle se présente comme une libération, c'est-à-dire comme le contraire d'une norme.

 

 

 

Cette nouvelle norme dit que, pour être vraiment libre, et pour être reconnue comme telle, une femme doit travailler. Et non seulement elle doit travailler, mais elle doit en plus vouloir reprendre à son compte, de façon visible et assumée, tout ce qui a constitué pendant longtemps le stéréotype machiste le plus absolu : elle doit absolument montrer qu’elle veut faire carrière, gagner de l'argent, avoir de l'ambition, obtenir des postes de responsabilité, écraser les autres pour cela, etc. A ce compte-là, nous dirons qu’elle est vraiment libérée, et nous lui accorderons notre estime. Mais si, comme femmes, vous dites que vous avez envie de vivre votre vie professionnelle de façon un peu différente, un peu singulière, d'avoir une relation avec votre environnement familial qui soit un peu différente, un peu singulière – et que cela suppose peut-être pour vous de donner moins d’importance à votre carrière, et pourquoi pas de la mettre entre parenthèses pour prendre plus de temps auprès de vos enfants, alors on considèrera que vous êtes aliénée, dépendante, rétrograde, et on fera peser sur vous le spectre d'une condescendance définitive, d’autant plus violente encore une fois qu’elle sera partout visible, et pourtant trop silencieuse pour pouvoir être contestée.

 

 

 

Voyez encore Najat Vallaud-Belkacem - dernière citation, promis ! - qui parlait sur un plateau de télévision de la question des crèches : « je suis très étonnée, disait-elle en substance, parce que je reçois des courriers de femmes qui me disent : c'est très bien que vous fassiez des places en crèche, merci de nous aider à travailler si nous le souhaitons. Mais laissez-nous aussi vivre différemment, aidez-nous aussi à prendre du temps dans notre famille, avec nos enfants, et plus de temps que notre mari, si c'est la façon dont nous voulons vivre tous les deux notre vie de couple. Laissez-nous la vivre ainsi. » La Ministre pensait-elle qu’il fallait entendre leur demande ? Pas du tout ; mais elle la commentait ainsi : « C'est quand même incroyable, le poids des stéréotypes sexistes… »

 

 

 

Au lieu de vous proposer des solutions pour vivre une vie différente, elle vous répondra donc en accélérant la lutte contre la différence. Il faut vous libérer – contre vous-même si nécessaire, il faut se dépêcher de vous débarrasser de ces stéréotypes qui vous aliènent. Tant que vous aurez décidé d'incarner une façon d'être humain qui soit un peu différente du stéréotype masculin, dans ce qu'il a même de plus caricatural ; tant que vous n’aurez pas renoncé à être un homme, on ne vous reconnaîtra pas comme étant une femme libre. De cette étonnante contradiction, nous pouvons tirer un point d’appui qui peut nous aider à engager le dialogue.

 

 

 

Il y a quelques années, une tribune a été publiée dans le Monde par Caroline de Haas, alors présidente d'une association appelée « Osez le féminisme » ; son propos était simple : il faut devenir indifférent aux différences[14]. Elle disait : tant qu'il y aura une différence entre hommes et femmes, dans le rapport au travail notamment, il y aura une aliénation et des inégalités. Le lendemain, j’ai proposé une réponse, que le Monde a publiée quelques jours plus tard, sous ce titre : « Femmes, ne devenez pas des hommes comme les autres. »[15] Je répondais à Caroline de Haas, au fond : je suis plus féministe que vous. Parce que pour ma part, j'espère qu'on va laisser les femmes être exactement ce qu'elles voudront. Bien sûr qu'elles travaillent si elles veulent, et que rien ne les en empêche, évidemment. Mais qu'on les laisse aussi être exactement ce qu'elles auront envie d'être, et pourquoi pas, si elles le veulent, quelque chose d'un peu différent, d'un peu singulier. Comme il serait extraordinairement triste que nous construisions ensemble, sous prétexte d'égalité, un monde d'uniformité où n'existerait plus entre nous cette différence qui fait, en réalité, l'identité même de notre humanité, et sa fécondité, au sens le plus large !

 

 

 

Dans un monde d'uniformité, il n'y a plus de relation à l'autre possible, tout simplement parce qu'il n'y a plus d'autre ; il n'y a plus que la répétition identique du même, la copie partout indifférente de ce que je suis. Je crois que nous pouvons nous battre pour une véritable liberté, pour un authentique respect des différences, en essayant d'exiger, chacun d'entre nous, que les différences qui font ce que nous sommes soient authentiquement respectées et protégées, et en particulier cette différence miraculeuse dans le monde qui s'appelle la féminité. Merci beaucoup.  


 



[1] Lettre à d’Alembert du 8 juillet 1765 ; in Voltaire, Lettres à d’Alembert, p. 349

[2]B. M. Barber and T. Odean, Boys Will be Boys : Gender, Overconfidence, and Common Stock Investment, Quarterly Journal of Economics, 2001

[3]Rishi Oberoi, Men behaving badly : irrationality in decision making when defeat becomes hard to accept, 2004

[4] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1946

[5] American Psychiatric Association, Manuel diagnostique et statistique des troublesmentaux (DSM), 5ème édition, 2013

[6] Monty Python, Life of Brian, 1979

[7] Francis Fukuyama, La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, 1992

[8]“If you f* the nature, one day the nature will f* you anyway.” Extrait (en anglais dans le texte) de l’intervention de Joël Labbé (EELV), en séance plénière du Sénat, le 17 février 2014.

[9] Entretien au Journal du Dimanche, 2 septembre 2012

[10] Pindare, Pythiques, II

[11] Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne

[12] Voir par exemple Bréal et Bailly, Dictionnaire étymologique latin, article « pater » ; ou The American Heritage Dictionary of the English Language, article « father ».

[13] Cette pétition a été rapidement suivie d’effet : depuis, l’Assemblée Nationale a adopté, le 15 avril 2014, une modification du Code Civil transformant la définition de l’animal de « bien meuble » à « être vivant doué de sensibilité. » Le groupe écologiste a déclaré qu’il ne s’agissait que d’une première étape, et a annoncé travailler sur « une proposition de loi bien plus ambitieuse sur le statut de l’animal. » (Libération, 16 avril 2014). Dans la foulée un député de droite a déposé un texte visant à donner un statut à l’animal de compagnie dans les procédures de divorce, le rapprochant ainsi des enfants, pour protéger son bien-être. (L’Express.fr, 25 avril 2014)

[14]Théorie du genre, homoparentalité : ces ultimes sursauts réactionnaires, Caroline de Haas, Le Monde, 24 août 2011

[15]Femmes ne devenez pas des hommes comme les autres !, François-Xavier Bellamy,Le Monde, 26 août 2011